— Et cependant, si j’étais resté Pierre pour tous, si je n’avais eu droit que… qu’au seul titre en somme, ma pauvre bien-aimée, qui vaille qu’on m’en sache gré, parce que je l’ai moi-même conquis ; si je n’avais été enfin qu’un pauvre officier de l’armée d’Italie… vous n’auriez jamais été ni ma fiancée ni ma femme. Et si Gérard, un autre Gérard était venu…

Mademoiselle de Chanteraine le regarda avec reproche.

— Vous m’avez fait espérer, lors de notre tout premier entretien, dit-elle, que Bonaparte n’était point ennemi de la foi et que, par lui, les églises seraient rouvertes aux âmes pieuses. Ne me croirez-vous pas, si je vous jure que depuis, cette idée m’a hantée : « Les cloîtres aussi nous seront-ils rendus ? »… Car, si je restais la fiancée fidèle de Gérard de Chanteraine, c’était bien, néanmoins — oh ! mon ami, soyez-en sûr — c’était bien à Pierre Fargeot que mon âme s’était donnée… Et je n’aurais pu la lui reprendre que pour l’offrir à Dieu.

III
LA CLÉ D’ARGENT

Il fallut bien pourtant se rappeler que Claude n’était ni la seule survivante de la famille de Chanteraine, ni la seule habitante du château…

Deux jours avant, obsédée par une pensée qui ne lui avait pas laissé de repos depuis qu’elle avait vu la bague du vieux duc de Chanteraine entre les mains de Pierre Fargeot, la jeune fille s’était décidée à prendre un parti qui lui coûtait beaucoup. Elle avait parlé à sa tante des choses qu’elle avait si longtemps tues pour obéir au désir de son grand-père et des événements plus récents qui avaient jeté le trouble dans sa vie et lui paraissaient trop merveilleux pour qu’elle n’y vît pas la manifestation d’une volonté providentielle.

La tante de Chanteraine et les cousins de Plouvarais n’avaient pas été éloignés de croire tout d’abord que, prise de folie, Claude leur faisait ouïr le plus étrange de ses « contes de fées » ; mais la jeune fille leur avait révélé au moyen des deux devises, le secret de l’armoire de fer et, ayant pour ainsi dire touché du doigt le mystère dont ils étaient prêts à rire, les vieux portraits s’étaient trouvés forcés d’avouer que le conte offrait, tout au moins, les apparences d’une histoire vraie.

Claude avait espéré décider ainsi sa tante à se mettre sous la protection des autorités nouvelles, pour reparaître dans le monde des vivants et obtenir ensuite que des recherches fussent faites — elle eût été bien en peine de dire lesquelles — sur les origines de ce Pierre Fargeot qui ressemblait si singulièrement à la marquise Irène de Chanteraine.

Mais, quoique fort surprise et même réellement intriguée, mademoiselle Charlotte avait déclaré qu’elle ne voulait à aucun prix s’exalter sur des faits aussi peu vraisemblables… Ah ! si ce petit républicain avait apporté, avec la bague, la chaîne de Gérard et la seconde clé du coffre de fer, peut-être eût-il été nécessaire d’envisager plus sérieusement les choses, mais la bague pouvait, après tout, avoir été achetée chez un antiquaire quelconque par le père Fargeot… Conclusion : Claude avait l’imagination de son grand-père !

Quant à M. de Plouvarais, il avait remarqué tout haut que, sur un tel thème, l’imagination la plus calme eût trouvé, cette fois, prétexte à broderies.