—Non, je ne veux pas que tu m’aimes! Mon amour est funeste, et je ne veux pas ton malheur. Ton fiancé est jeune comme toi; comme toi il a la jeunesse du cœur. La grande existence des marins, l’éternelle contemplation d’un spectacle sublime, un contact fréquent et toujours attendu de la vie, de la pleine santé avec la mort, épure l’âme. Rien n’a pu enlever à l’ami de ton enfance ces ferveurs que tu aimes tant... et qu’on perd toujours, et qu’on ne retrouve jamais, quand on a connu la vie sous certains aspects décevants. Mieux que moi sans doute il comprendra tes enthousiasmes de rêveuse un peu mystique, mieux que moi il te parlera de «l’Idéal», il prononcera ce mot au sens infini, qu’on peut concevoir, mais qu’on n’explique pas!... Oui, il vous aimera mieux que moi, Janik, car il vous aimera pour vous, tandis que je vous aurais aimée pour moi; et son amour, paisible et serein, vous donnera un bonheur que ma passion inquiète vous aurait peut-être refusé toujours. Moi, je disparaîtrai... et, près de votre mari, vous ne songerez pas à me pleurer.

Mourir, enfin mourir!...

L’idée avait repris Jacques Chépart, et, maintenant, ni vains regrets, ni fugitifs espoirs, ne la chasseraient plus!

En méditant ainsi, il avait beaucoup marché. Les paysans, occupés aux champs, s’étonnaient de voir passer, pâle et furtif comme une ombre, cet homme jeune et élégant qui ne remarquait pas leur salut.

Où allait-il? Lui-même l’ignorait. Et d’ailleurs que lui importait?

Le soir tombait déjà très bas sur la plaine, les contours des objets commençaient à se perdre dans la brume, l’air était d’un calme oppressant. Soudain, Nohel se trouva devant la Fontaine de madame Marie, qui pleurait toujours de sa petite voix douce... Et Janik aussi était venue là. Fatiguée par l’insomnie de la nuit précédente, elle s’était assise à terre, près de la source et, tandis que sa tête alanguie s’appuyait à la margelle de mousse et de gazon, le sommeil l’avait prise.

Elle dormait encore, avec des larmes au bord des yeux. Bernard s’arrêta, à peine surpris, car, pour lui, Janik était partout, et il la contempla à longs regards: dans cet abandon de son être lassé, elle semblait plus délicate et plus faible; si délicate et si faible que le cœur du jeune homme se fondit, ému de cette pitié attendrie qu’on ressent à voir souffrir un enfant.

Il eût tout donné pour essuyer ces larmes dont il voyait la trace. Pourquoi avait-il effrayé cette sensitive, pourquoi avait-il rudement évoqué à ses yeux le spectre du suicide? Maintenant, un désir le tourmentait de demander pardon, de s’agenouiller près de sa petite cousine et de baiser, là, dans l’herbe humide, l’ourlet de sa robe ou les rubans de son soulier.

—Ah! si vous m’aviez aimé, pourtant! Si vous m’aviez aimé, Janik!

Et il enveloppait la jeune fille d’un regard fou où il y avait de l’amour et surtout de la douleur... Un espoir suprême le grisait; soudain il lui semblait qu’entre les lèvres entr’ouvertes de Janik, un nom allait glisser, et que ce nom serait le sien. Il n’osait plus respirer, son cœur battait à se rompre...