II

C’était le soir, presque la nuit, une nuit d’été, chaude, alourdie de parfums capiteux...

Étouffant ses pas comme un voleur ou un amoureux, Bernard était entré dans le parc de Nohel par la grille entr’ouverte; debout, appuyé au tronc d’un acacia somptueux dans sa neigeuse floraison comme un bouquet de mariée, il contemplait le château à la clarté de la lune qui pâlissait les murs.

Toute la journée, il avait grelotté la fièvre et, seul dans le wagon qui l’emportait vers la Bretagne, il s’était dit, douloureusement étonné:

«Je croyais qu’il était plus facile de mourir!...» Car, souvent, il avait vu la mort en face, et jamais, la veille d’un duel, il n’avait ressenti l’angoisse qui l’étreignait à cette heure.

Arrivé tout près de la tombe, il regardait en arrière, et les années écoulées ne lui inspiraient que le mépris des hommes et de lui-même; il n’espérait plus rien et pourtant... Pourtant, il était dur de partir ainsi, sans avoir goûté l’illusion, sinon la réalité, d’une joie pure de tout alliage. Et il se souvenait de deux vers du poète charmant des Intimités:

On ne peut demander de bonheur à la vie
Qu’une minute exquise et sur-le-champ ravie...

Ah! cette minute exquise dont la fugacité est peut-être une séduction, que n’aurait pas donné Jacques Chépart pour la savourer une fois!

Mais la Grande Cruelle lui avait refusé même cette lueur trop tôt pâlie, même cet instant de paradis dont il eût pu emporter le reflet en retombant sur terre. Allait-il la prier encore? A quoi bon! puisqu’il ne lui était pas permis de reprendre le livre à la première page, de retrouver, en naissant à nouveau par un prodige, la confiance et l’ardeur d’autrefois. A cette idée d’un prodige, Bernard avait souri. Sur les mousses des bois de Nohel, un filet d’eau pleurait, que les paysans avaient nommé la «Fontaine de madame Marie». Dans le vieux temps, disait la tradition populaire, une goutte de cette eau donnait la jeunesse à qui s’en mouillait en état de grâce. Mais il était bien loin le vieux temps! En ce siècle de struggle for life, il n’existe plus d’eau de Jouvence.

A la station de Plourné, Nohel est descendu du train, et, machinalement, il a marché jusqu’au château.