[8] La géographie conserve à ce vaste et remarquable lac,—le plus grand de ceux qu'on connaisse dans l'Amérique méridionale,—son nom quichua ou péruvien de Titicaca, littéralement île de Plomb. Il s'appelle aussi lac de Chiquito ou Chucuito, du nom des peuples nomades qui campent sur ses bords et de celui d'une ville bien déchue aujourd'hui, qui comptait trente mille âmes lors de l'insurrection de José Gabriel Condor-Kanki, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru.
Le lac de l'île de Plomb, situé sur le territoire habituel des républiques de Bolivie et du Pérou, est plus élevé au-dessus du niveau de la mer que le sommet du pic de Ténériffe; son bassin est formé par les plus hautes montagnes de toute l'Amérique. Il a plus de cent lieues de tour; sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du nord-ouest au sud-est; sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq.
Mais à l'état de légende pour les populations indigènes, à l'état de document pour les caciques, le bruit était incessamment répandu que le chef des Condors, retiré dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre avec ses aiglons sur les Castillans traîtres à la parole jurée.
Les serviteurs d'Andrès montraient aux caciques péruviens,—aymaras ou chiquitos,—les franges du borla de leur grand chef; ils levèrent aisément ainsi l'impôt de la fidélité, de l'esclavage, de l'espérance.
Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout s'approvisionna d'armes et de munitions.
Par malheur, Andrès ne se sentait plus capable de diriger un nouveau soulèvement. Digne et ferme devant l'adversité, il ne pouvait parfois contenir sa trop juste douleur.
—Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc péri?... Je n'ai su qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son château de Galice. Et là gémit à cette heure la fille de ma fille, Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...
Un homme fort différent des cavaliers et des pêcheurs quichuas qui entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus étaient tatoués des insignes belliqueux en honneur à la Nouvelle-Zélande,—Parawâ (la Baleine), tel était son nom,—répondit avec emphase en langue espagnole:—Grand chef des Condors, toi qui n'es ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!...—Il m'a dit: «—Parawâ, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'île en île, navigue sans cesse en montrant mon drapeau à mes peuples, mon drapeau d'or où bondit un lion de feu.»—Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rangé mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la mer, j'ai passé d'île en île, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or où bondit le lion de feu!
—Nous savons tous, dit Andrès, que Parawâ, l'homme-baleine, est un serviteur fidèle et un navigateur habile.
Le Néo-Zélandais reprit: