Une chaussée de roches empêchait seule la mer de remplir le bassin qui en occupait le fond. Cramponnés à quelques saillies, le capitaine et son sauvage s'aventurèrent dans la galerie naturelle. Sous une voûte de cent cinquante pieds environ, elle décrivait une sorte de courbe et se prolongeait fort avant vers la gauche.

—Victoire! s'écria Léon de Roqueforte.

—Pi-hé! dit le fanatique insulaire, la terre a obéi à Léo l'Atoua!

—Non, Parawâ, ce n'est point à moi qu'elle a obéi, reprit Léon de Roqueforte, comme pour atténuer le blasphème naïf de son compagnon; non! mais le Dieu tout-puissant qui protège les opprimés a permis qu'un phénomène terrible servît mes projets.

Il voulait bien passer pour un atoua, pour un génie disposant d'une force supérieure,—et d'un bout à l'autre de la Polynésie, des circonstances étranges avaient contribué à propager cette croyance,—mais il aurait craint d'attirer sur sa tête les châtiments célestes en se laissant attribuer un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu.

—Toute âme est immortelle; en ce sens, je suis atoua, je suis esprit, je le suis encore comme dépositaire de la grande pensée royale qui survit en moi, et qui me survivra, je l'espère, avec la protection du Ciel.»

Telle était, à ses propres yeux, la justification de Léon de Roqueforte; il se laissa rattacher, par un mythe étrange, à la mémoire de Surville et de Marion; il jugea nécessaire de laisser croire aux peuples qu'il était immortel.

—Léo l'Atoua, le Lion de la mer, ne meurt point! devint la formule des larges desseins de civilisation et de liberté qui guidaient Léon lui-même. Les Polynésiens dévoués à sa cause la prirent au propre; ils en firent un cri de ralliement qui, mille fois en son absence, retentit dans les combats.

Au sortir de l'immense caverne voûtée, casemate naturelle, dont un cratère de volcan occupait les profondeurs, Baleine-aux-yeux-terribles, croisant les bras sur la poitrine, dit d'un accent pénétré:

—Léo l'Atoua, dans le ventre de la montagne, a crié: «Victoire!» Léo l'Atoua voulait donc que le roc s'ouvrît comme un fruit mûr. Dans quel dessein? Parawâ ne le sait point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maouï, l'Ombre immortelle, le sait. Et Maouï a ordonné ce que Léo voulait, parce que Léo est un atoua sage, juste et brave devant le Souffle tout-puissant de Maouï.