—Trop faiblement armée d'un équipage de prise, et hors d'état de résister à un navire de même rang.
—Nous compléterons son équipage! s'écria Andrès. Votre dernière victoire navale, en grandissant votre renommée, prédisposera, je l'espère, en notre faveur la République française, protectrice naturelle des peuples esclaves qui veulent s'émanciper. Et vous saurez accomplir avec son concours la mission que vous aviez reçue du roi Louis XVI.
Léon de Roqueforte hocha la tête, non qu'il trouvât la proposition par trop contradictoire dans les termes, mais parce qu'il avait vu de près et sainement apprécié la situation de la France.
—Noble Andrès, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions. La vie de l'homme est courte relativement à celle des peuples. Ouvrier de l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les jours de la délivrance? L'Amérique du Sud, tout entière, s'émancipera comme s'est émancipée celle du Nord. Le Portugal d'un côté, l'Espagne de l'autre, perdront leurs vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes. Des États nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Chili, le Paraguay, le Brésil, le Pérou, deviendront autant d'empires indépendants; une politique nouvelle régira ces contrées. Malheur, alors, malheur aux nations indigènes qui se laisseront dépouiller de leurs droits!... Dès aujourd'hui, mon père, nos efforts doivent tendre à les préparer à jouer leur rôle dans la guerre que je prévois, sans pouvoir en assigner la date.
—Bien! fit Andrès, le dernier Inca sortant de la tombe parlera dans ce sens aux peuples qui le vénèrent!
—Votre fille, s'écria Isabelle, parcourra les plaines et les montagnes en criant à ses frères: «Combattez en hommes libres!...»
—Qu'est-il arrivé aux États-Unis d'Amérique? ajouta Léon: les malheureux Indiens, depuis la proclamation de l'indépendance, sont restés dans la même situation que sous la domination anglaise.
—Oui! dit Andrès, faisant un cruel retour vers le passé, il en a été là comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont retiré aucun avantage des querelles de leurs oppresseurs. Dès l'origine de la conquête, lorsque les Castillans se déchiraient entre eux, lorsque les Pizarre et les Almagro s'égorgeaient dans notre infortuné pays, pourquoi les Péruviens ne surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi que les Espagnols avaient profité des nôtres? O José Gabriel, grand chef des Condors, mon glorieux prédécesseur, que n'étais-tu vivant à cette époque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon cher fils?... Tu crois que les Espagnols d'Europe et ceux d'Amérique se diviseront... C'est bien! soyons prêts, et alors, point de transactions, point d'alliances avec l'un ni avec l'autre parti!...
Léon de Roqueforte approuvait-il ces paroles?—non, assurément;—mais se gardant bien d'engager une discussion non moins inutile que prématurée:
—La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases séculaires; le monde est plus profondément ébranlé que ces rivages ne l'étaient tout à l'heure. Ici les montagnes se fondent, des cavités souterraines s'entr'ouvrent à miracle...