—Léon, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne est-elle ce que vous désiriez?

—Oui, mon amie; j'en ai remercié Dieu.

—Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andrès en se levant et en découvrant son front vénérable. J'ignore à quoi peut servir cet antre profond; mais les Espagnols de Sorata ignoraient aussi à quoi servirait la digue immense que je fis construire pour renverser leurs fortifications surchargées d'artillerie.

Isabelle et son aïeul se tournèrent vers une sainte image du Rédempteur, placée au point le plus apparent de la salle où avait lieu leur mémorable conférence de famille.—Léon les imita; et après un instant de religieux silence:

—Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agitée, ses entrailles se déchirent et la terre du Pérou offre dans son sein un asile mystérieux à mes vaisseaux. Je puis cacher sous les voûtes de la grande caverne, non-seulement ma frégate et plusieurs autres bâtiments, mais encore des approvisionnements pour plusieurs années de guerre. Je cherchais un arsenal; j'avais conçu déjà divers projets d'une exécution très difficile, la difficulté s'est résolue. J'ai mieux que tout ce que je rêvais. Telle est la cause de ma joie. Voilà mon secret, que je ne dévoile qu'à vous, car il faudra procéder avec une prudente défiance; voilà le bienfait miraculeux dont nous venons de remercier la Providence divine.

—Les enfants du Pérou, dit le successeur des Incas, savent garder les secrets mieux qu'aucun autre peuple. Chacun sait que, durant trente ans, nos pères ont conspiré contre la domination espagnole sans qu'aucun d'eux ait trahi leur vaste complot[10].

[10] Historique.

—Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera aider par les plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon côté, je n'emploierai que mes marins les plus fidèles.—Eh bien, de même qu'un formidable tremblement de terre me vient aujourd'hui en aide, de même la terrible commotion européenne qui renverse les trônes et allume la grande guerre entre toutes les grandes nations, aura pour conséquence l'affranchissement des peuples de l'Amérique. En attendant le contre-coup de la révolution du vieux monde, que le monde nouveau se tienne sur ses gardes! Tôt ou tard,—mais qui saurait dire quand?—les laves du volcan qui fait explosion en France se répandront, comme un torrent de feu, jusqu'en ces contrées. Alors, l'heure sera venue de courir aux armes!

Léon, après un moment de silence, reprit avec lenteur:

—Quant à moi, vous le savez, Andrès, et toi, Isabelle, qui connais maintenant toute ma vie, tu le sais mieux encore, ce n'est pas à l'affranchissement du Pérou que je dois consacrer mes principaux efforts.—Avant tout, je suis Français, et mon devoir, qu'un roi de France m'a légué, est de m'opposer par tous les moyens à ce qu'aucune influence étrangère ne prédomine sur ces mers, leurs îles et leurs rivages. L'Angleterre est prête à recueillir l'héritage de l'Espagne.—Esclavage pour esclavage, à quoi bon changer? L'Angleterre a l'ambition d'assujettir tous les peuples de la mer; la France ne veut que les civiliser en protégeant leur indépendance. Or, tandis qu'en Europe éclate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra point à la France de tourner les yeux vers ces parages,—mon rôle obscur à moi est de paralyser les efforts qu'y fait l'Angleterre, efforts prévus par le roi Louis XVI depuis l'époque de la guerre d'Amérique. Telle est ma mission, elle sied à mon patriotisme et à mon amour de l'humanité; elle coïncide avec les intérêts de ma patrie, avec ceux de la vôtre. Soyez indépendants, peuples de l'Amérique du Sud, mais vous, braves indigènes des archipels du grand Océan, ne devenez pas esclaves! Mexicains et Péruviens, secouez le joug de l'Espagne, mais qu'aucun peuple nouveau ne subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les Indes imiter les Amériques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre règne sur un nouvel empire dans l'Océanie, où j'ai juré de la combattre, où je dois l'empêcher de faire de rapides progrès à la faveur des guerres qui ensanglantent la vieille Europe.