—Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrès, et pourtant je déplore que vous vous proposiez des tâches si diverses. Le Pérou est à plus de six cents lieues des îles polynésiennes les moins éloignées; nous abandonnerez-vous donc sans cesse?

—Si ma tâche est complexe, elle est une, répondit Sans-Peur. Je suis marin et corsaire, la mer est mon champ de bataille naturel; mais celui qui a fait sa compagne de la fille des Incas ne négligera jamais les intérêts sacrés du Pérou. Ma mission, je le sais, est au-dessus des forces d'un seul homme, je ne l'accomplirai point tout entière; mes fils, s'il plaît à Dieu, continueront mon œuvre de libérateur.

Isabelle rougit à ces mots; Andrès se prit à sourire; l'entretien devint intime, tendre et paternel.

On parla du fils que Léon se promettait déjà, de l'aîné de la famille, de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment nommerait-on dignement ce descendant des Mérovingiens, des Incas et des rois d'Aragon, cet héritier des nobles ambitions du comte Léon de Roqueforte, l'Atoua de la Polynésie, le Puma del mar, Sans-Peur le Corsaire?

Le vieux cacique opina pour un nom emprunté aux annales du Pérou; rien ne valait à ses yeux Manco-Capac, Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.—Léon proposa Mérovée, Clodion et Clovis.—Isabelle souriait sans réclamer pour que son fils s'appelât Sanche, Garcie ou Ramon.

—Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.

—C'est impossible! s'écria le vieil Andrès avec feu.

Sur quoi le capitaine se prit à rire de bon cœur.


Le brig le Lion avait regagné son mouillage. Camuset entendait sans y rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles qui causait avec maître Taillevent. En matelot bas normand qu'il était, l'honnête garçon se permettait de traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore de la Nouvelle-Zélande.