A peine était-il sur le pont que le brig prit le large.

Andrès, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur le Corsaire.

Du sommet du promontoire. Ils aperçurent bientôt la Lionne, qui fuyait chassée de près par une frégate espagnole. Le brig gouvernait sur elles.

—O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! et je tremble... Pourquoi ne suis-je point à bord avec lui?

—Ma fille, tu m'oublies, répondit le vieux cacique d'un ton de doux reproche; tu ne m'as été rendue qu'hier, chère enfant, et je serais déjà séparé de toi, et tu partagerais leurs grands dangers!... Prends pitié de ma faiblesse; je frémis, moi aussi, mais au moins je puis te presser sur mon cœur.

Isabelle, d'un regard enflammé, suivait les mouvements des trois navires; digne compagne de l'habile corsaire, elle expliquait leurs manœuvres aux Péruviens étonnés:

—Il ne veut que sauver sa frégate!... Il évitera un combat trop inégal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... il se met en travers... L'espagnole court droit sur lui... elle va l'écraser!...

Une bordée éclata; un épais nuage de fumée enveloppait les trois combattants.

Le rideau qui s'épaississait à chaque bordée nouvelle, ne tarda point à cacher aux Péruviens les deux frégates et le brig le Lion. Aucun d'eux n'ignorait que la frégate espagnole, complétement armée en guerre, présentait une force bien supérieure à celle de Léon de Roqueforte. Les alarmes d'Isabelle s'étaient trahies; elle cessa de parler; alors le vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:

—Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu'à ce jour, n'a cessé de protéger ton époux. Admire l'enchaînement des faits providentiels qui l'ont successivement conduit à toutes les extrémités du monde pour y accomplir de grands devoirs. Tantôt sa valeur honore et fait respecter le pavillon de sa patrie; tantôt il embrasse la cause d'un peuple malheureux dont il relèvera le courage. Ici, tu le vois apparaître en libérateur; là, il venge des offenses ou punit des crimes. En Espagne, il t'arrache à une sorte de servitude; il change, par ses nobles exemples, la jalousie de don Ramon en une amitié généreuse, il te rend un frère. En France, malgré les troubles civils, il se fait glorifier par tous les partis; un roi lui lègue une de ses plus grandes pensées; une République le compte parmi ses plus braves citoyens. Un jour, guidé par un sentiment pieux, il aborde sur ces rives inhospitalières dont l'Espagne bannit tous les pavillons étrangers; il m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, en me ramenant la fille de ma fille;—hier, enfin, je t'ai serrée dans mes bras; et aujourd'hui, je tremblerais!... je douterais de la justice et de la bonté divines!