Dès qu'il eut pris sa résolution, Léon rassembla ses trois premiers subalternes et leur assigna leurs emplois. Le commandement du brig pris devant Manille fut donné à l'ancien patron des contrebandiers péruviens;—celui du trois-mâts enlevé à Nouka-Hiva échut au plus intelligent des matelots français, espèce d'aventurier cosmopolite qui répondait au sobriquet de Tourvif;—quant à la corvette, Taillevent en resta chargé, ainsi que de la direction supérieure.—Les ordres les plus précis concernant les réparations furent donnés à ces trois chefs.
—Maintenant, je vous quitte, ajouta Léon, et demain quand les insulaires vous demanderont Léo l'Atoua, vous leur direz qu'il s'est taboué par l'ordre de Maouï, le Dieu tout-puissant, qui règne sur le ciel et sur la terre.
Léon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir secrètement donné ses instructions au fidèle Taillevent.
Celui-ci, déjà grognard, quoique de dix ans plus jeune qu'à l'époque du tremblement de terre de Quiron,—grogna, mais obéit.
Le lendemain, la consternation se répandit parmi les amis de Parawâ et les autres Polynésiens des équipages. Les Européens eux-mêmes étaient fort inquiets de l'absence de leur capitaine. On n'en travaillait qu'avec plus d'ardeur aux réparations qui durèrent près d'un mois.
Pendant ce mois entier, Léon se tint caché dans un îlot déjà taboué pour une cause différente; de là, au moyen de sa lunette d'approche, il pouvait observer ses gens. La nuit il mettait sa pirogue à flot et communiquait, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, avec Taillevent, qui lui apportait mystérieusement des vivres et le tenait au courant de toutes choses.
Or, les tribus de Parawâ et de ses alliés continuant à être en guerre contre les Wangaroas et les leurs, une expédition victorieuse revint ramenant des prisonniers qu'on s'apprêtait à immoler et à manger, selon les rites antiques.
La nuit était sombre, les indigènes dansaient le Pi-hé avec cet ensemble extraordinaire qui a toujours fait la surprise des navigateurs; les arikis allaient frapper les victimes; tout à coup, au-dessus des palissades du talus le plus élevé, un dieu leur apparaît tenant d'une main une torche rouge, de l'autre une épée flamboyante.
Des cercles de feu détonnent en tourbillonnant autour de sa tête et de ses bras, devant sa poitrine, devant sa face semblable au soleil. Par moments, des gerbes d'étoiles s'échappant de sa chevelure, retombent en pluie de feu sur les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses pieds et rampent sur les palissades; des flammes bleues s'élèvent soudainement de tous côtés.
Tandis que ce spectacle magique émerveille les naturels, tous les Européens de la flottille pénètrent dans l'enceinte en criant: