—Silence!... mille fois silence!... s'écria sévèrement le jeune capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... L'aveuglement de Parawâ et des siens devrait tout au plus vous inspirer de la pitié; par moments, j'ai honte de m'être allié à ces êtres féroces...
—Pardonnerez! capitaine, dit le maître, nos sauvages nous ont tout de même paré une fière coque. Et quant aux Anglais, dame!... être mangés par les vers, les machouarans, les requins ou les amis de notre ami Parawâ, foi de matelot, je n'en fais pas la différence!... Tenez, franchement, là, si j'avais le choix,—un fichu choix, parlant par respect,—eh bien, j'aimerais mieux être mangé rôti que tout cru, et à la sauce aux piments, que tombant en pourriture comme un vieux fromage.
—Il ne s'agit point de toi, mon garçon, mais des Néo-Zélandais, dont le cannibalisme fait disparaître les meilleures qualités. Je veux que, dès demain, chacun de vous leur dise que Léo l'Atoua est irrité, qu'il réprouve, qu'il interdit pour l'avenir de semblables festins...
—On fera [NT1-5] ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais si les sauvages qui sont en goût se fâchent et nous mangent à notre tour, dame!... minute, avant d'être embroché, je répéterai que mon choix était un fichu choix!...
—Assez, Taillevent!... interrompit Léon.
Puis il rentra dans sa chambre, réfléchit longuement, reconnut le danger qu'il y aurait à s'aliéner les indigènes et songea au moyen d'opposer leurs coutumes à leurs coutumes, leurs superstitions à leur préjugé le plus féroce.
—Je me ferai tabou! s'écria-t-il enfin.
L'on nomme tabou, dans toute la Polynésie, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu'à l'archipel d'Haouaï (Sandwich), une interdiction sacrée qui peut frapper tout être vivant ou tout objet inanimé, lequel dès lors devient le tabou proprement dit. «Le but primitif du tabou fut, sans aucun doute, d'apaiser la colère de la divinité, et de se la rendre favorable, en s'imposant une privation volontaire proportionnée à la grandeur de l'offense ou du courroux présumé de Dieu[12].» Un animal, une plante, une île, un cours d'eau taboués par l'ariki ou prêtre, sont inviolables sous peine de sacrilége.—«Le prédécesseur du roi d'Haouaï Taméha-Méha était tellement tabou, qu'on ne devait jamais le voir pendant le jour, et que l'on mettait à mort quiconque l'aurait entrevu, ne fût-ce que par hasard[13].» A la Nouvelle-Zélande, le tabou porte les naturels à s'opposer à l'importation dans leur île des bêtes à cornes, parce qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrés.
[12] Domeny de Rienzi.—Océanie.
[13] Lesson.