Cent pirogues chargées de combattants rallient la jonque chinoise, le trois-mâts et le brig enlevé devant Manille.

Une action sanglante s'engage aussitôt.

Léon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, qui, par ses manœuvres de voiles et d'artillerie, évita longtemps le choc. L'artillerie du brig espagnol, et à plus forte raison celle de la jonque, ne portaient pas assez loin. Le trois-mâts était à peine armé en guerre. Il fallait se hâter de jouer quitte ou double, sinon la corvette parvenait à gagner le large.

Au risque d'être coulé, le jeune capitaine court droit sur l'ennemi, en ordonnant à ses deux conserves d'imiter sa manœuvre. Le brig et la jonque sont criblés, mais atteignent le but; le trois-mâts s'accroche enfin; malgré la fusillade, malgré la mitraille qui éclate à bout portant, les Néo-Zélandais montent à l'assaut.

Le dénoûment fut un carnage affreux.

Parawâ déploya toute sa férocité de Rangatira de haut rang; la hache de maître Taillevent rivalisa cruellement avec son casse-tête.

Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, se défendirent avec le courage du désespoir. Malgré tous les efforts du jeune capitaine français, aucun d'eux n'échappa aux fureurs cannibales de ses alliés. Les corps des officiers servirent à un banquet dont les horreurs empêchaient Léon de jouir de son triomphe.

Mais comment lutter tout d'abord contre les préjugés atroces des Néo-Zélandais? Comment les empêcher de se conformer à leurs coutumes fondées sur des croyances barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier, Léon n'aurait pas hésité à compromettre son autorité encore mal affermie, et il aurait succombé sans doute. Pour arracher des cadavres aux anthropophages, fallait-il compromettre l'avenir, périr obscurément aux antipodes, laisser ignorer au roi de France les progrès faits dans les autres îles, et laisser disparaître tous les résultats de la mission donnée au vicomte de Roqueforte?

Avec le deuil dans le cœur, Léon se retira sur sa nouvelle corvette, après avoir avisé aux plus urgentes réparations de ses navires. Le peu d'Européens qu'il avait sous ses ordres le secondèrent activement. On échoua en lieu sûr le brig et le trois-mâts; on lança la jonque au plein pour la démolir, afin d'utiliser ses matériaux.

Cependant, le repas triomphal des Néo-Zélandais, dont les chants d'ivresse retentissaient au sommet de leur , ou enceinte fortifiée, provoqua quelques grossières railleries parmi les rares matelots français ou les anciens contrebandiers péruviens qui travaillaient sous les ordres de Taillevent.