—Ah!... je n'aurais pas cru...
—Évidemment, car je n'ai plus d'autre parti à prendre.
Entortillé par le Roi.
Maître Taillevent se permit de penser que son capitaine se faisait de singulières illusions,—ce qui ne l'empêcha pas, à nuit tombée, d'établir la voile de la pirogue et de l'orienter selon ses ordres.
—Tant que j'ai eu des navires dont les équipages étaient polynésiens, je n'ai pu les abandonner, disait Léon. Tant que la guerre a été légitime, mes prises, bien que fort rares en ces mers peu fréquentées, m'ont suffi pour entretenir mes forces et solder mes gens; mon poste était ici. Mais la paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon dernier bâtiment me rend toute liberté d'agir. Avec ma corvette j'allais me risquer dans les îles de la Sonde et tâcher d'y recruter chez les Hollandais un équipage européen; y serais-je parvenu? n'aurions-nous pas encore été traités de pirates?—Ensuite, en bonne conscience, j'étais tenu, au risque d'être pris par les Anglais, de traverser encore une fois la Polynésie, pour rendre nos pauvres camarades à leurs îles. La force des choses me dégage de cette obligation... A Versailles donc! à Versailles! tout droit.
—Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent médusé par la merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant eut raison de point en point, car,—au mois de mai 1780, exactement à l'époque où Lapérouse relâchait aux îles Haouaï,—le jeune comte de Roqueforte avait l'honneur d'être reçu en audience particulière dans le cabinet du roi Louis XVI.
Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Léon ne se démunissait jamais, facilita singulièrement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la pirogue d'Ouléa l'établissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux îles Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne présenta aucune difficulté sérieuse, puisque les Carolins font fréquemment le même voyage.—Deux naufragés qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu de défiance. Léon et Taillevent prirent passage sur un grand bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, où d'aventure se trouvait en relâche forcée pour cause d'avaries un trois-mâts anglais, qui, après ses réparations, devait retourner en Angleterre.
Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur ce navire.
—Tu n'es jamais content, fit Léon; eh bien, aurais-je le choix entre un bâtiment français et celui-ci, je n'hésiterais point...
—Ni moi non plus!...