—Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait à moins; le roi m'a fiché au bec toute la tabatière de Monsieur!
Maître Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir même la route de Normandie; il avait le cœur gros:—Dame! comme si son attachement à Léon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne venait de l'entortiller.
—Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma bonne femme de mère! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!... Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,—anglais de nation, français de cœur et de parole,—avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine à sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait à Port-Bail dans la nôtre!... Adieu le brave maître Camuset de chez nous, qui m'envoyait des calottes si soignées du temps que j'étais mousse à bord du Soleil royal! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont auxquelles je n'avais qu'à dire: «Ça y est!» pour avoir une femme à mon gré avec des petits enfants à l'effet de divertir ma vieille mère.—Et dire que le roi m'a nommé pilote d'emblée!... dire que j'ai de quoi m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je vous rebâtis à neuf dès l'arrivée à Port-Bail!... Dire que mon nid est fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre à la voile!... Allons! attrape à t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrès, chez les faces tatouées et les anthropophages. Attrape à se frotter le bout du nez contre les nez de ces oiseaux-là, qui est la mode dans leur nation de se donner une poignée de main. Il y a des braves et des amis partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai à la gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, Rangatira Parawâ-Touma en langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me remplacera proche ma vieille mère?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: «—Mon brave, mon ami, matelot, vrai marin, héros, l'enflammé, volcan,» des noms à vous faire peter la tête.—On ne pense plus à rien.—Quand Sa Majesté me dit: «—Votre mère, camarade, je m'en charge!»—J'ai répondu: «Merci!»—Moi, camarade au roi Louis XVI!—Et je n'ai pas eu l'idée, tant seulement, de répondre: «—Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.»—Non!... «Paré à tout!... Majesté, paré à se faire hacher à la minute!» Voilà ma parole, et ça y est!... J'ai été entortillé, voilà!... Et ma pauvre mère en pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une invention... Ah! l'idée!... l'idée!... avoir de l'idée!...
Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbécile:
—L'idée, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien, celui-là! Je lui donne ma mère, ma case, ma barque et la femme que je n'ai pas, et il sera le père aux enfants que j'aurais eus... Bon! je pensais qu'on ne peut pas se dédoubler, et j'avais mon matelot!... Attrape à faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas à la volonté du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voilà encore un qui en avait bien fait assez pour demeurer à chasser le lièvre en Lorraine dans le château à papa, et pour s'y marier à son goût!... Non, il vous vend la moitié de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M. Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais placement, tout de même. Sans être notaire, je m'y connais!... En avons-nous usé des navires!... Et ça va recommencer, après la noce, s'entend!
Le problème était résolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa meilleure humeur; le quatrième quart demeura au regret de ne pouvoir rien changer à l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci, né natif de Jersey, étant sujet anglais, ne pouvait commander comme patron une barque française. En conséquence, le joli petit bâtiment caboteur acheté des deniers de maître Taillevent dut battre pavillon britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du vaillant maître et pilote fut littéralement exécuté.
Tom Lebon bénéficia de toutes les munificences royales au lieu et place de son matelot Taillevent. Tom Lebon épousa la belle Normande que Taillevent se serait proposé de prendre pour femme. Tom Lebon habita la maisonnette neuve de la mère Taillevent. Tom Lebon jura d'être son fils comme l'était Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appelé, comme de raison, Taillevent, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son matelot,—fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le cœur léger, partit en lui laissant tout son bonheur.
Dans le grand Océan.
Après un an de séjour en France, maître Taillevent appareillait du Havre à bord du trois-mâts de la maison Plantier, le Lion, armé en guerre par autorisation spéciale du roi, et commandé par le jeune comte de Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indépendant, n'avait pas accepté de grade effectif dans la marine de l'État. Son titre honoraire, faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'épaulette, une assimilation dans l'armée navale, un rang utile en cas de conflit, et, par suite, une considération de la plus haute importance dans les ports étrangers. En outre tout navire monté par lui jouissait du privilége de battre flamme, c'est-à-dire d'arborer le signe distinctif des navires de l'État. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui fût interdit de faire le commerce.
Léon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des conditions à peu près sans précédents, pourvu d'une commission qui devait le faire respecter par les bâtiments anglais, et jouissant de la liberté d'action la plus illimitée.