Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite par un éclat de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon nautique, le jeune Camuset demandait à son mentor Taillevent:

—Mais pourquoi donc laissons-nous là cette frégate espagnole au lieu de l'achever?

—Ta ra ta ta ta! fit le maître. Je vas te le dire, mon gars, par la raison qu'à bord du Soleil royal, ton vieux père m'expliqua de même le pourquoi-z-et le comment donc d'une manœuvre de M. le bailli de Suffren, qui se contentait, cette fois-là, de mettre les Anglais en déroute sans leur prendre tant seulement un bout de fil de caret.

—Ah!... Eh bien?...

—C'est tout bêtement, comme disait ton père, vu que les petits poissons n'ont pas le gosier assez large pour avaler les gros.

Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'œil droit était sous le bandeau, ouvrit l'œil gauche comme un fanal de combat, et Taillevent alla fumer un calumet de consolation avec Baleine-aux-yeux-terribles.

—Quel guignon de n'être pas de force à vous amariner cette frégate! s'écria-t-il en néo-zélandais.

—Mes amis, disait de son côté Sans-Peur le Corsaire, l'équipage ennemi est par trop nombreux; au lieu de tenter l'abordage, j'ai dû me borner à faire diversion pour sauver notre frégate à nous!... mais notre dernier mot n'est pas dit. Dès demain nous aurons pris notre revanche.

La manœuvre du Lion avait été magnifique.

Il commença par se mettre en travers à l'arrière de la frégate chasseresse, qui fut bien obligée de manœuvrer pour lui présenter le côté. Avec une adresse merveilleuse, le Lion tournait en même temps, évitant son feu tout en lui envoyant des bordées qui gênèrent bientôt ses mouvements. Cependant, la prise, d'après les signaux du jeune capitaine, continuait à gouverner sur la baie de Quiron.