Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frégate lui échappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont la fameuse pièce de bronze brisa son gouvernail et fit tomber son mât d'artimon.

Mais toute l'habileté de Sans-Peur ne l'empêcha point de recevoir à fleur d'eau une bordée entière au moment où il prenait chasse pour battre en retraite.

Or, c'était en faisant jouer les pompes que maître Taillevent répondait à l'intéressant Camuset; c'était en achevant d'établir les dernières voiles qu'il fumait la pipe avec son ami Parawâ-Touma.

La Santa-Cruz,—tel était le nom de la frégate espagnole,—une fois réparée, pouvait venir attaquer les deux navires français, à l'ancre dans la baie de Quiron. Mais on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut l'utiliser.

A bord du Lion, on pompe; on épuise l'eau de la cale avec tous les engins possibles; une voile est passée sous la carène, des plaques de plomb sont clouées sur les trous de boulets, on bouche les fentes et les éclats avec de l'étoupe et des coins de bois.

Cependant les balses péruviennes entourent la frégate la Lionne; elles transportent à terre les chevaux embarqués aux îles Malouines,—spectacle curieux qui transforme pour un instant les eaux de la petite rade en une sorte de cirque équestre.

Avant le coucher du soleil, tous les chevaux étaient parqués autour du vieux château. Mais ceux que possédait auparavant le cacique Andrès, montés par quelques fidèles serviteurs, se dispersaient le long du rivage, les uns courant vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur avait donné l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait en trouver dans les ports, les anses et les criques de vingt lieues à la ronde.

Tandis que les cavaliers péruviens partent pour remplir cette mission, le brig est remorqué au fond de la baie, par delà le banc de récifs, dans un bassin naturel où la mer est presque calme. On lui fait une ceinture de balses qui le soutiendront à flot. Puis, son équipage l'évacue et passe sur la frégate la Lionne.

—Eh quoi! s'écrie Isabelle, encore un combat!...

—Si la Santa-Cruz ose venir nous attaquer, il faut être prêt à repousser ses attaques, répond Sans-Peur; mais si elle s'éloigne, il faut la poursuivre pour qu'elle ne répande point l'alarme sur les côtes du Pérou et qu'on ne découvre pas notre asile.