—Notre corvette, commandée par le vicomte de Roqueforte, mon oncle, venait d'explorer les Iles de l'Océanie; elle avait visité à plusieurs reprises les Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande et les côtes de la Nouvelle-Hollande, où le roi se proposait de fonder une colonie; nous nous dirigions sur le Callao pour expédier de là nos dépêches en Europe, avant de continuer nos explorations. Tout à coup, deux frégates anglaises nous appuient la chasse. Elles avaient à en venger une troisième que nous avions mise hors de combat dans la mer des Moluques, six mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su depuis. Une corvette contre deux frégates n'est pas de force à lutter, nous prîmes chasse. Par malheur pour mes braves camarades,—par bonheur pour moi, j'ose le dire aujourd'hui,—le combat ne put être évité. Notre corvette fut coulée après six heures d'une défense héroïque; la plupart de nos gens périrent et le reste fut fait prisonniers de guerre à l'exception de deux hommes, un matelot et un enseigne. Le matelot s'appelle Taillevent; il est aujourd'hui maître d'équipage du corsaire le Lion, et l'enseigne, vous le devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais été chargé par mon oncle et commandant, blessé à mort, des dépêches destinées au roi et au ministre de la marine; je les portais à la ceinture dans une petite boîte de plomb. Lorsque les canots anglais vinrent nous recueillir, je me laissai couler au dernier moment. Je me retrouvai bientôt seul avec Taillevent sur les débris de notre navire:
«—Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me dit-il, nous sommes deux.
«—Camarade, répondis-je, il y a mieux que moi de sauvé. Les dépêches pour le roi sont à ma ceinture. Si je péris et que tu en réchappes, je t'en charge.
«—Soyez calme, mon capitaine,» répliqua-t-il en me donnant pour la première fois un titre que je n'ai jamais voulu perdre.
J'étais capitaine d'un tronçon de mât, et tout mon équipage se composait de Taillevent.—La côte de Pérou était à trois lieues; un courant fort rapide nous poussait du sud au nord parallèlement à elle. Je n'avais pas mangé depuis près de dix heures, et je sentais que mes forces s'épuisaient. Taillevent s'en aperçut:
«—Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est pas pour la première fois, capitaine, que je coule avec mon navire. Ce matin, voyant les deux frégates nous gagner, j'ai eu souvenance de mon plus grand mal de l'autre fois, à savoir de souffrir la faim et la soif deux jours et deux nuits d'une bordée.
«—Ah! ah! m'écriai-je, tu aurais des vivres sur toi?
«—Une ration de fromage, à votre service, capitaine, et mieux que ça, une topette de sec dans cette corne d'amorce.»
Nous partageâmes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, après avoir mis en réserve la moitié de notre petite provision pour le lendemain matin.—Le soleil se couchait.
Au beau milieu de la nuit, notre tronçon de mât heurta violemment un corps dur; nous nous retrouvâmes à la nage.