«—Diable de roche! disait Taillevent.

«—Rattrapons notre espar avant tout!» criai-je.

Mais l'obscurité profonde nous empêchait de le revoir, il était emporté dans le remous du récif el verdugo (le bourreau) trop tranchant et trop accore pour que nous pussions y grimper.

«—Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant nous emportera vers l'espar!...

«—Peut-être!...»

Peut-être, car repoussé par le choc, notre mât avait aussi bien pu glisser dans le contre-courant. Tout à coup, une vive fusillade illumine la mer; nous apercevons de tous côtés des balses péruviennes qui fuyaient, chassées par une grande péniche espagnole.


Isabelle de Garba, née au Pérou, n'avait pas besoin qu'on lui expliquât qu'on y appelle balsa, en français balse, une sorte de radeau d'un genre fort singulier.

Deux outres formées de peaux de veaux marins fortement cousues ensemble, gonflées comme d'énormes vessies, et terminées en pointe comme des souliers à la poulaine, servent de base à un plancher triangulaire de bois très léger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, trois passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui conduit imprime le mouvement au moyen d'une pagaie à deux pelles. On voit, en outre, des balses de grandes dimensions, qui ont plus de soixante pieds de long sur dix-huit ou vingt de large; elles naviguent fort bien le long des côtes.

Grandes ou petites, les balses poursuivies étaient chargées d'une foule d'indigènes de la faction de José Gabriel Cuntur Kanki, littéralement le condor par excellence, le grand maître des cavaliers, chef de la grande insurrection contre la domination de l'Espagne et les habitants de race espagnole[1].