COUPS DE MAIN.

Au Callao et à Lima, on commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée de la frégate de Sa Majesté Catholique, la Santa-Cruz, partie pour Valparaiso, où l'on savait qu'elle n'était point arrivée.—Avait-elle sombré au large? avait-elle fait naufrage sur quelque côte inconnue? Entraînée hors de sa route par un coup de vent formidable, était-elle en relâche dans des îles lointaines où elle se réparait? ou enfin, chose peu vraisemblable, était-elle tombée au pouvoir des ennemis? On n'ignorait plus, il est vrai, que l'Espagne avait déclaré la guerre à la République française, mais on n'admettait point que la République, en lutte avec toutes les puissances européennes, songeât à expédier un seul navire au Pérou.

Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'être démentis par les faits; la prise de la Santa-Cruz en fournit une preuve de plus.

Au coucher du soleil, la frégate battant flamme et pavillon espagnol fut signalée par les vigies de la côte. Les esprits se rassurèrent; on attendit patiemment le lendemain pour avoir l'explication de son retard.

L'explication devait se faire singulièrement attendre.

Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes débarquèrent au fond de la baie du Callao, surprirent le poste qui gardait la poudrière de San-José, forcèrent les portes, s'emparèrent d'autant de munitions de guerre que les chaloupes et radeaux purent en charger, et en partant mirent le feu à la poudrière elle-même, qui fit explosion avec un épouvantable fracas.

Le lendemain la frégate avait disparu.

Or, d'après quelques-uns des soldats de garde, laissés à dessein dans la baie, les auteurs du coup de main parlaient espagnol.—En conséquence, on s'accorda bientôt à dire que l'équipage de la Santa-Cruz, s'étant révolté contre ses officiers, faisait la piraterie. Les navires de guerre dont disposait le vice-roi furent expédiés dans les divers ports intermédiaires pour y dénoncer la Santa-Cruz comme rebelle; et quant à la poudrière San-José, on n'eut garde de la reconstruire; aussi les magasins actuels sont-ils tous situés dans les forts et la citadelle du Callao.

Une petite corvette espagnole eut le malheur d'être rencontrée par la frégate de Sans-Peur, qui la prit, livra son équipage aux indigènes pour augmenter le nombre des mineurs, et démolit le navire, dont les voiles, l'artillerie et les munitions furent emmagasinées dans la vaste caverne de la Lionne.

Si l'on ne savait point, à Lima, quel était le mystérieux ennemi à qui l'on avait affaire, Andrès, Isabelle et Léon n'ignoraient aucun des bruits répandus au Pérou, car ils avaient la ressource d'envoyer des gens sûrs dans les principales villes. A courts intervalles se succédèrent plusieurs coups de main non moins heureux que celui de la poudrière du Callao.