—Andrès n'est plus! La politique étroite des Péruviens indigènes peut désormais s'élargir sans obstacles. Un parti créole se forme donc enfin!... L'avenir est là!
Les créoles, c'est-à-dire les descendants des Espagnols établis dans le pays depuis la conquête, constituaient la majeure partie de la population européenne. S'ils imitaient jamais les citoyens des États-Unis, la cause de l'indépendance du Pérou serait gagnée. La question se réduirait donc à empêcher que les intérêts des populations aborigènes ne fussent sacrifiés.
—A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont créoles. Les deux races fusionnées ont produit un nombre considérable de métis, et le Pérou, déjà civilisé sous les Incas, n'est pas du tout dans les mêmes conditions que la Nouvelle-Angleterre, où les Indiens se sont toujours retirés devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps pour vaincre les répugnances réciproques, et l'heure presse, et la moindre faute aujourd'hui retardera d'un siècle peut-être le succès des Péruviens.
Léon n'ignorait plus les bruits infâmes répandus à Lima sur son compte. La disparition totale de ses prisonniers confirmait ces bruits, qu'il était sage de démentir. A la veille de quitter le Pérou pour plusieurs années sans doute, et lorsque le vénérable chef des Condors n'imposerait plus aux naturels, pouvait-on continuer à exploiter une mine d'or qui, depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, l'Espagne et la France étant alliées, la guerre que le corsaire français faisait à une colonie espagnole cesserait d'être conforme au droit des gens, du jour où le vice-roi le reconnaîtrait pour un loyal serviteur de la France.
Léon écrivit en conséquence au vice-roi du Pérou:
«J'ai l'honneur de faire part à Votre Excellence de la destruction complète de la frégate de Sa Majesté Britannique la Firefly, par la division navale rangée sous mes ordres.
«En même temps, un corps de troupes espagnoles, imprudemment expédié contre mes généraux auxiliaires, a été contraint de mettre bas les armes.
«Je déplore la nécessité où Votre Excellence ne cesse de me placer contrairement aux intérêts et à l'alliance de nos deux gouvernements. Et après une double victoire, mû par des sentiments de conciliation qu'elle voudra bien apprécier, je lui adresse la présente dépêche dans l'espoir que, cessant de croire à d'exécrables calomnies, elle voudra bien unir ses efforts aux miens pour la pacification générale.
«Dans le cas où Votre Excellence consentirait à donner à mes fidèles alliés toutes les garanties suffisantes, les prisonniers espagnols que je viens de faire sur le territoire de Quiron lui seraient renvoyés avec armes et bagages. Quant aux autres, beaucoup plus nombreux, que je retiens en captivité depuis le temps où nos deux gouvernements étaient en guerre, ils devraient être expédiés directement en Espagne.
«Mais dans le cas où Votre Excellence, continuant de me considérer comme un pirate, dédaignerait d'entrer en négociations, elle me réduirait à user du droit de légitime défense, à déployer contre elle, avec la dernière rigueur, toutes mes forces de terre et de mer; à soulever les populations péruviennes au nom même de Sa Majesté Catholique, alliée de la France, et à ne pas reculer devant les moyens désespérés qui sont la ressource de tout adversaire injustement mis hors la loi.