Le belliqueux cortége grossissait en chemin. Des tribus entières, descendant des montagnes, s'adjoignaient aux cavaliers quichuas. Les corregidores, instruits des résultats de la bataille de Quiron, jugeaient prudent de ne point entraver leur marche.—Mais des estafettes expédiées au vice-roi de Lima devaient singulièrement accroître ses inquiétudes.
«Une femme de la race antique des seigneurs du Pérou, dirigeait vers le grand lac une multitude d'Indiens armés et d'aventuriers encore plus terribles. Les tribus de la province accouraient de toute parts autour d'elle. La fille de Catalina venait imiter sa mère et soulever les indigènes contre l'Espagne. On demandait de prompts secours.»
Voulant laisser supposer qu'il était à la tête de son escadrille, Léon s'effaçait.
Isabelle seule exerça le commandement de la petite armée qui accompagnait les restes d'Andrès de Saïri. Seule, elle répondit aux rares corregidores qui eurent le courage de se présenter en personne.
L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux Indiens de se disperser.
—Au nom de Gabriel-José Tupac Amaru, en avant! s'écria Isabelle l'épée en main.
Et le corregidor écrivit au vice-roi que la fille de Catalina évoquait la mémoire du fameux chef de l'insurrection de 1780.
Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils aîné. La pauvre mère le compromettait, hélas! sans prévoir qu'il faudrait le livrer aux nations réunies autour d'elle.
Mais Léon de Roqueforte sentait cette nécessité fatale, et son front s'assombrissait à mesure qu'on approchait des bords du grand lac. Son cœur paternel saignait.
Ce corsaire républicain était vraiment roi, puisqu'il ressentait une douleur royale.