Isabelle, frémissante, contempla non sans orgueil l'expression des traits de son fils; ses angoisses redoublèrent.
—Lorsque, pour la première fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit Léon, j'étais un adolescent sans expérience. Vingt ans de combats sur terre et sur mer, vingt ans d'études et de travaux m'ont mûri sans refroidir mon cœur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'était étrangère; elle est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien douteriez-vous du Lion de la mer?
—Non! non!... Vive l'époux d'Isabelle!
—Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition élevée; je m'avançais au hasard à travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but, sans aucun des intérêts sacrés qui me guident à présent. Nous combattions pour délivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins. Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de l'Espagne... Malheur aux imprudents qui bâtissent sur le sable!... Déjà maîtres de plusieurs provinces vos pères ont succombé faute d'alliances et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les ménage; ces auxiliaires, je les donnerai à mon fils Gabriel; et sans vous épuiser en combats prématurés, vous marcherez à pas de géants vers l'avenir avec un présent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de Garba vont renaître, et pendant cette trêve, vous verrez avec une joie profonde la plupart de vos ennemis déserter le drapeau de l'Espagne pour épouser votre cause. Voilà ce que ma longue expérience me révèle, et c'est pourquoi, peuples du Pérou, je vous supplie, au nom de mon fils, votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts.
Cent opinions contradictoires, bruyamment émises dans les groupes, interrompirent Léon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des branle-bas de combat et de l'abordage.
—Hommes du Pérou, s'écria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos caciques décide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais le droit de commander peut-être; je ne demande qu'à obéir.
Léon l'emporta. Le peuple, naturellement prédisposé en faveur d'un héros tel que lui, jura de s'en référer à l'opinion du conseil des caciques, dont la séance commença sur-le-champ.
La question posée, le Rubicon était franchi. Dans le conseil l'influence du Lion de la mer devait évidemment avoir plus de poids que dans l'innombrable assemblée des peuplades indigènes. Plusieurs caciques vieillards remplis de modération et de sagesse, avaient accueilli avec faveur l'espoir d'un dénoûment pacifique.
L'un d'eux voulut savoir ce que Léon entendait par ces futurs alliés qui viendraient, disait-il, des rangs ennemis.
Sans heurter de front les préjugés des indigènes en nommant tout d'abord les créoles, Léon parla des métis, et ajouta que leur nombre était immense dans les familles coloniales.