—La fusion s'opère dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolérez qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier français. Eh bien, de même le jour approche où tous ceux des créoles qui ont dans les veines du sang indien, comme ils disent encore, se glorifieront, d'y avoir du sang péruvien, comme ils le diront; et alors vos rangs se grossiront de plus de la moitié de vos ennemis. Quelle est donc la famille créole qui ne soit un peu péruvienne?
Après de longues précautions oratoires, Léon fut bien obligé d'avouer qu'en sa qualité de corsaire français, il serait forcé de retirer aux Péruviens le concours de ses navires, puisque la paix était conclue entre la France et l'Espagne.
A ces mots, le plus impétueux des jeunes chefs se leva en s'écriant:
—Ah! ah! enfin, nous comprenons... Écoute, Lion de la mer, tu t'es servi de nous et tu nous abandonnes! tu as déployé le drapeau du Pérou et tu le fuis! tu avais épousé nos intérêts, tu divorces!... Ma colère n'ira pas jusqu'à demander ta mort... mais je te maudirai comme un allié perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la guerre!...
Sans-Peur rugit de courroux.
—Qui m'appelle perfide?... qui prétend ici me faire grâce?... Eh quoi! vous ai-je jamais caché ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui décide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?... Voudriez-vous que les peuples civilisés eussent le droit de me traiter de pirate?...
—Notre frère a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemblée; mais ton fils nous appartient, et tu ne l'emmèneras pas.
Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup était prévu.
Isabelle poussa un cri de douleur.
—Serez-vous donc sans pitié pour moi? s'écria-t-elle.