Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme humaine; ses traits exprimèrent un étonnement encore plus grand que son courroux; la voix lui revint.
Léon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frégate, les épaulettes et les broderies éclatantes auxquelles lui donnait droit une ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine auprès de quelques décorations en diamants de formes inconnues, l'une imitant un lion, la seconde un condor, une troisième dessinant un palmier, une autre un poisson volant,—toutes représentant son emblème dans tel ou tel des archipels polynésiens où l'on reconnaissait son autorité. Il avait alors environ trente-huit ans et paraissait plus jeune. Sa belle tête, qui avait quelque chose de léonin, était encadrée par une chevelure blonde et soyeuse qui se déroulait sur ses épaules. Son cou était découvert à la matelote. Son frac déboutonné laissait voir un gilet blanc à lisérés d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une légère épée de bal à fourreau de satin.
Don Ramon, en costume de cour, brun, pâle, aux traits aquilins, aux yeux noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de même qu'une épée de bal.
Mais Taillevent et Parawâ étaient mieux armés.
Le maître, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste et culotte galonnés d'or à profusion, portait ostensiblement une paire de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre, dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaïen estropé au bout d'une corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.
Parawâ-Touma, équipé en Rangatira de rang supérieur, s'appuyait sur son méré de pierre dure, couleur d'émeraude, sorte de hachoir à deux tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait, à la fréquentation des Européens et aux mœurs maritimes, des habitudes de propreté fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de formium qui, fixé au milieu de son corps par une ceinture, descendait sur ses genoux, était d'une blancheur éblouissante. L'autre, bariolé de noir et de rouge, était noué autour de son cou et tombait de ses épaules sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et plusieurs bracelets de métal complétaient sa parure. Sa chevelure noire, dure, mais peignée avec le plus grand soin, formait comme un cadre d'ébène au blason de sa face tatouée. Blason est ici le mot propre et correspond exactement au terme moko, qui est à la Nouvelle-Zélande le nom des hiéroglyphes honorifiques gravés sur le visage des hommes de haut rang.—Parawâ-Touma, par sa valeur, avait conquis tous ses mokos. Pas un point de sa figure n'était à l'état naturel: son nez, ses joues, son front, et jusqu'à ses tempes étaient couverts d'ornements dessinés avec une symétrie, une finesse et une élégance qui constituent un art fort estimé en son pays.
Si le Lion de la mer séduisit de prime abord toutes les dames et plut à la majorité des cavaliers réunis chez le vice-roi, Parawâ-Touma inspira le sentiment opposé; mais la curiosité l'emporta bientôt, et l'on sut presque gré au commandant français d'avoir introduit dans l'assemblée son sauvage compagnon.
—Sur mon âme, seigneur comte, vous êtes bien audacieux, et vous, seigneur marquis, vous êtes bien imprudent! dit enfin le vice-roi.
—Audacieux, moi! répliqua Léon d'un ton gai, rien de plus certain, et que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce ne peut guère être pour ma timidité que les Péruviens m'ont surnommé le Lion de la mer, et les Français, Sans-Peur le Corsaire. Mais l'imprudence de mon très cher beau-frère le marquis de Garba y Palos me paraît moins prouvée. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au bal; sans être docteur en médecine, je suis sûr, et toutes ces dames partageront mon avis, que sa précieuse santé s'en ressentira favorablement.
Derrière tous les éventails on riait.