Gabriel, spécialement chargé de l'opération de faire lancer les grappins et d'amarrer le Lion à l'Illustrious, ne se borna point à s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Secondé par Camuset, Liméno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systèmes de mariage. Tous les crocs, toutes les chaînes, tous les gros cordages dont il disposait, mordaient ou étreignaient les mâts, les vergues et les apparaux de l'ennemi.
L'action militaire était chaudement engagée sur l'avant du vaisseau. Dans les mâtures, une lutte étrange continuait avec acharnement. Le commodore ayant donné l'ordre à ses gens de couper tous les liens et de décrocher toutes les pattes de fer, les Français ne pouvaient faire un nœud sans avoir quelque adversaire à combattre. L'escouade aérienne de Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grêle de cadavres tombaient sur les combattants du pont.
On vit une grappe humaine se détacher des sommets du bas-mât, et, le poignard dans la gorge, écraser dix hommes des deux partis. Un épouvantable amalgame de corps déchirés, d'armes, de lambeaux de chair, de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants, s'interposa entre les abordés et les abordeurs.
—En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait Émile Féraux.
Les officiers de senteries répondaient en encourageant leurs hommes à tenir bon, baïonnette croisée.
Les Anglais parvinrent à défaire quelques-uns des amarrages.
—Du fer, des chaînes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en corde stimulant l'activité de ses gabiers, ou déchargeant ses pistolets, que Liméno rechargeait à l'instant.
Des hunes du Lion, quelques groupes de tirailleurs ajustaient exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de l'Illustrious, un feu nourri était dirigé sur ces tirailleurs. Les espingoles chargées de biscaïens étaient braquées sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en outre, des grenades lancées de haut éclataient de toutes parts, si ce n'est pourtant sur l'étroit théâtre de la sanglante mêlée.
Tom Lebon, en sa qualité de gabier de misaine de l'Illustrious, s'élança sur la vergue où Camuset venait de se hisser en halant une corde à laquelle pendait une chaîne de fer. Il brandissait une hache; Camuset tira son sabre sans lâcher sa corde.—Maître Taillevent, qui, à l'arrière du Lion, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires, poussa un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.