—Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et si tu nous vois piquer une tête à l'eau, fais-en autant. Mes amis sont les tiens, rallie à moi...
—Compris!... On a l'œil américain, quoique anglais. En tous cas, Tom Lebon n'a qu'un cœur, matelot, tu sais ça?...
—Pas de tendresse!... Je suis à la guerre, moi!... En route, Camuset!
Taillevent et Camuset s'affalèrent impérieusement vers l'arrière de l'Illustrious, devenu le champ d'un nouveau combat.
Tom Lebon regagnait mélancoliquement sa hune, d'où il monta sur les barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages coupés, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son matelot Taillevent.
Anglais de nation, Français de cœur, brave par tempérament, réduit à l'inaction par circonstance,—il passait,—à ce qu'il a dit depuis bien souvent,—le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'étant pas aussi grognard, à beaucoup près, que l'était son matelot bien-aimé, il n'avait pas la douce compensation de grogner homériquement.—Non! il soupirait, sans même maudire son sort; et il faisait une épissure à la draille du grand foc, coupée par un biscaïen. Un simple nœud aurait suffi, mais une épissure est plus longue à faire. Personne fort heureusement ne s'occupa de lui, qui s'inquiétait en vérité de tout le monde, excepté toutefois du commodore Wilson,—cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu le don de plaire à l'estimable Tom Lebon, né natif de Jersey.—Mais s'il n'aimait guère le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et avait, dans l'équipage, une foule de camarades.—D'un autre côté, Taillevent, Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Léon de Roqueforte, qu'il vénérait sans l'avoir jamais connu, étaient les principaux ennemis qui envahissaient le bord.
—C'est triste de se dire tant pis de toutes les manières et de faire une épissure en guise de consolation, au lieu de se battre honnêtement d'un bord ou de l'autre!...
Tom Lebon, perché à cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements intérieurs ou extérieurs.
Il fut témoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui complétèrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la frégate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues sur la muraille du vaisseau. A ces réseaux de gros cordages, à ces espars énormes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de boulets ramés. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevêtraient dans le gréement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet terrible.
Non-seulement le fracs fut épouvantable, mais le but du corsaire devint évident; les Anglais s'écrièrent: