—La République française, dit Isabelle, tolérerait-elle tant de démonstrations aristocratiques?
—J'en doute fort, répondit Léon. Mais si j'envoie le rapport de mon combat de ce matin à la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui faire part de mon mariage et de ma manière de pavoiser.
—Ne craignez-vous pas les indiscrétions de vos gens, les rapports des espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France?
—C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais, dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous l'emblème qui se déroule au gré de la brise?
—Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, répondit Isabelle, et du côté opposé, le serpent Uscaguai à tête de cerf, et portant à la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de feu que le père de ma mère fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin le glorieux étendard de José Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles, cher Léon, mais ces enseignes symétriquement déployées, ces insignes, qui, dès le lendemain de votre entrée au port, furent déroulées pour moi, sont autant de preuves éloquentes de leur sincérité.
—A égale distance du grand mât et du mât de misaine, entre les deux flèches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre chiffre brodé; il est consacré à notre mariage, et lorsque mon navire grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en frégate, en vaisseau de haut bord, quand le bâtiment que nous monterons sera un trois-mâts, cet oriflamme, aux jours de fête, flottera au sommet du plus grand.
—Vous espérez donc métamorphoser votre navire?
—Je referai sans doute ce que j'ai déjà fait bien souvent. Comme un hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tué sous moi des bâtiments de tous genres depuis le jour où de mon tronçon de mât brisé je passai capitaine de la péniche enlevée aux Espagnols par les balses péruviennes. Le navire change, son nom reste. Le Lion coule, brûle ou saute, vive le Lion! Tel que le phénix, il revint toujours. Et quand les peuples de l'Océanie le voient glisser au large de leurs îles, aujourd'hui goëlette légère, demain vaste trois-mâts, simple pirogue ou brig armé de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le reconnaissent à ses couleurs,—d'or au lion rouge,—et disent en leurs idiomes: «C'est le Lion qui a changé de tatouage.»—Tous les autres pavillons que vous voyez d'ici dans ma mâture ont leur signification précise. Ils représentent mes relations avec les îles Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande, et les contrées diverses dont je suis le grand chef, le libérateur ou le simple allié. Chacune de ces enseignes est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc à notre chiffre, chère Isabelle, était réservé au plus beau jour de ma vie.—Mais où donc est don Ramon, votre frère? s'écria tout à coup Léon de Roqueforte.
—Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas maître Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin...
—Explique-toi.