VII
PAVOIS ET ADIEUX.
Reconnaissant à la cime des mâts et aux bouts des vergues des bannières qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient déroulées pour l'avertir, Isabelle admirait les étranges pavois du brig corsaire.
—Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu parfois des navires arborer en signe d'allégresse des pavillons aux vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vôtres.
—Assurément, dit Léon. En général, on se borne à hisser en tête des mâts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies, disposés suivant un ordre qui indique le degré d'honneur qu'on veut leur faire, et on achève le pavois au moyen de pavillons de signaux placés arbitrairement. Aujourd'hui, chère Isabelle, j'ai autrement procédé. Ces pavois ont été imaginés en songeant à vous et à notre union. Ils disent ma vie et la vôtre; ils sont le symbole de notre passé, de notre gloire, de notre avenir. Je me suis complu dès longtemps à les composer pour la fête de notre mariage.—Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir ces bannières; elle m'en demandera la signification, et je lui répondrai avec bonheur.
—Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fière de vous entendre.
—A l'arrière, d'abord, le pavillon de la France surmonte celui d'Angleterre, renversé en signe de défaite. Ceci est un détail improvisé ce matin pour compléter mon bouquet naval. Au grand mât flotte la bannière des Roqueforte, d'or au lion rampant[3] de gueules[4], selon le blason de ma famille. Au mât de misaine, le pennon de la vôtre, azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la première place d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on rende ainsi hommage à la nation amie dans les eaux de laquelle on est mouillé. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Pérou, votre patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux familles sont représentées, d'un côté, par le drapeau du royaume d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui de la première race des rois Francs. En Océanie, quand j'arborais cette bannière sacrée à la tête de mon grand mât, mes peuples disaient avec un respect profond: «Le Lion célèbre sur son vaisseau la mémoire de ses pères.»
[3] Rampant, en blason, signifie droit, debout, par opposition à passant, qui veut dire marchant.
[4] Gueules, rouge.