Les voiles trouées, les cordages coupés, les espars avariés par le combat du matin avaient été, dès la première heure de mouillage, réparés ou changés en vertu des ordres du second, qui reçut à bord son capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage.
Les chaloupes et canots furent rehissés, l'ancre arrachée du fond, les voiles établies avec ensemble. Une barque du pays se mit à la remorque du brig, et le léger navire s'élança, bâbord amures, vers les passes rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrième fois avec autant d'audace que de bonheur.
Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front radieux, n'avait cessé de causer fraternellement avec Isabelle, qui souriait à l'écouter. Dès que la manœuvre fut finie et que le Lion, couché sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir aucun danger:
—Mon frère et ami, dit le jeune marquis à Sans-Peur le Corsaire, c'est en présence de votre équipage, témoin de nos querelles de ce matin, que je veux à présent vous adresser des paroles de paix et d'adieu.
—Sur l'arrière tous, et silence à bord!... commanda Léon de Roqueforte.
Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient naturellement servir d'interprètes à leurs camarades.
—Braves Français, dit don Ramon avec une emphase castillane qui convenait à son allure hautaine, hier, ce matin, quelques minutes encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon père vénéré, s'il n'eût dépendu que de ma volonté, votre navire se fût abîmé dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai opposé la plus vive résistance à un dessein qui contrariait mes vues. Je ne m'en repens pas, je ne désapprouve point ma propre conduite, je ne renie point ce que j'ai fait.—Mais, à cette heure, ma main a serré la main de Léon de Roqueforte, un acte régulier signé de mon nom, et la bénédiction d'un prêtre chrétien font de lui l'époux de ma sœur, il a mangé du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon frère et mon hôte.—Or, par le nom sacré de Dieu qui m'entend, le marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais traître à l'amitié, à la famille ni à l'hospitalité.—Voici une dépêche que m'envoie le gouverneur de la Corogne; elle m'est arrivée une heure trop tard par la volonté du Ciel; je veux vous la lire à tous.
Il lut.—Et l'équipage applaudit.—Et Isabelle, se jetant dans ses bras, dit avec transport:
—C'est à partir d'à présent, Ramon, que vous êtes vraiment mon frère!
—Devant eux, ma noble sœur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune marquis à voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop longue erreur!