—En exprimant sa vénération pour notre père, don Ramon a rétracté sa seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des préventions injustes dans lesquelles on t'éleva. J'étais pour toi une étrangère qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses.

—Tu es ma sœur, et tu m'as abandonné plus de biens que je n'y avais droit.

—Ma mère fut pour tous les tiens une femme d'une contrée barbare, une beauté sauvage dont les attraits séduisirent le marquis notre père...

—Ta mère est une héroïne dont je vénérerai le grand souvenir.

—Mon époux, mon aïeul, ma race étaient maudits par les tiens.

—Mes yeux se sont ouverts, ils sont éblouis par la grandeur de ton époux. Je suis fier, maintenant, d'être le frère d'un héros.

Les gens de l'équipage d'un côté, les officiers et leur capitaine de l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle déclaration du marquis espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son époux et lui dit:

—Répondez maintenant.

Le silence se rétablit, et Léon de Roqueforte dit d'une voix mâle et fière:

—Soyez loué comme vous méritez de l'être, monsieur le marquis, mon frère et mon ami désormais. Vos adieux rachètent noblement l'accueil hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment où la guerre s'allume entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui n'en feront qu'une à l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les combats, nous nous épargnerons loyalement, nous nous porterons secours en frères. Tous les miens recevront l'ordre de protéger les biens et la personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le gouvernement espagnol vous persécutait pour ce que vous venez de faire, sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la vôtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis du Lion de la mer. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette poignée de franges d'or tressées à la péruvienne comme les franges du borla royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Pérou n'avaient qu'à confier à un de leurs officiers un insigne semblable, pour que d'une extrémité à l'autre de leur empire on obéît à sa vue. J'ai adopté cet usage. Ces franges sont ma crinière de lion. Quiconque en possède un seul brin est reçu en allié par tous les chefs des îles du grand Océan, depuis le Pérou jusqu'aux Carolines.