Et là, ne se fiant à personne, pas même à son fidèle Taillevent, il pointa la pièce à pivot.
Les deux brigs s'avançaient à contre-bord. L'anglais était le plus grand, le plus fort d'échantillon, et le mieux monté en artillerie. Dans un combat par le travers, il aurait assurément eu de grands avantages en sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se présentaient l'avant, et l'ennemi était dépourvu de cette longue pièce de chasse, chère aux corsaires, qui faisait maintenant la force du Lion.
—Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.
En même temps, il déchargea sa bouche à feu.
Le boulet entama le mât de misaine du brig anglais, dont les projectiles tombèrent inertes à plusieurs brasses en avant du Lion, qui mit en panne.
—Chargeons vivement, et bis!
Un second boulet sapa le grand mât de l'ennemi, trois autres coups non moins heureux mirent bas sa haute mâture. Sans-Peur, se tenant toujours à grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses canots.
Puis, il courut sur le convoi.—Cinq escouades d'abordage étaient aux ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient, prolongeant parallèlement la côte d'Espagne que le vent du sud, absolument contraire, les empêchait de rallier. L'un d'eux essaya de rétrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frégate; il se mit par le fait sous la volée de la formidable pièce à pivot, reçut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne.
Presque au même instant, Sans-Peur passait à poupe du plus gros des trois-mâts, et le rangeait de si près que le capitaine de prise, son pilotin et son escouade, sautèrent à bord sans difficultés.—Les gens du navire, ne pouvant opposer aucune résistance, furent mis aux fers; le pavillon français arboré à l'arrière.
Trois fois, en vue du brig anglais désemparé, la même manœuvre fut renouvelée avec une égale adresse; mais, sur ces entrefaites, le cinquième bâtiment, voyant que la Guerrera se rapprochait, osa rehisser pavillon.