Irrité de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur poussa un rugissement terrible, et revirant avec une témérité qui étonna ses plus fidèles, il le cribla de trois bordées à la flottaison.
Le trois-mâts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.
—Pendant que la frégate lui portera secours, nous rattraperons facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine du Lion.
Par malheur, le premier des bâtiments capturés, lourd transport anglais chargé de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves. Ordre fut donné d'en enlever à la hâte tous les objets de prix et de l'abandonner en y mettant le feu.—L'équipage de prise, l'équipage primitif et le butin furent transbordés.
Cette opération donna le temps à la frégate espagnole de recueillir les gens du navire coulé.—Elle reprit chasse. Inclinée sous son immense voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante.
Le brig de guerre anglais démâté, le cap Ortégal même étaient hors de vue.
Isabelle faisait les honneurs du déjeuner, qui réunit autour de la même table, dans le carré, tous les officiers corsaires et le lieutenant prisonnier Roboam Owen.
Personne n'eut le mauvais goût de parler de la frégate chasseresse. Une conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps, avec une grâce charmante, le capitaine s'adressait en anglais à Roboam Owen, profondément attristé de ses succès.
Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique, il en était désolé; il n'essayait point, par une fausse contenance, de dissimuler l'amertume de son découragement. Il savait gré pourtant au capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretînt des combats de la veille ni des coups de main de la matinée.
—Camarades, dit Sans-Peur en se mettant à table, je vous demande, au nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne parlent que de procès, et les médecins, qui ne s'entretiennent que de médecine. Ne tombons point,—pour ce matin, je vous en prie,—dans le travers commun à toutes les professions, et dont les marins sont loin d'être exempts. Pas un mot de marine si faire se peut.