—Oh! j'ai tort!... décidément, j'ai tort, comme toujours, disait maître Taillevent. L'idée!... l'idée!... voilà ce que c'est que l'idée!

Pendant qu'on achevait les préparatifs nécessaires, Roboam Owen, le front serein, s'avança la main ouverte.

—Brave capitaine! disait-il; vous êtes le marin selon mon cœur! Je suis désolé que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme tel que vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous admire, je vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interpréter à mal vos mesures énergiques, et enfin je vous remercie de la leçon que vous me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plaît à Dieu!

—A la bonne heure, lieutenant! répondit Sans-Peur en plaçant sa main dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande, votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprimés;—ma vie sera trop courte pour que mes actes puissent témoigner de la sincérité de mes vœux pour elle;—les mers d'Europe ne seront jamais mon théâtre. Un jour peut-être, les fils de Sans-Peur... Mais je m'égare, les instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent déjà mon sillage; un seul mot encore: Sachez que j'avais espéré finir par où je commence, et que je comptais vous délivrer le dernier, après avoir échappé à mon chasseur.

—Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout à l'heure de m'avoir donné une grande leçon de sang-froid maritime, je vous remercie maintenant de me rendre la liberté. Adieu!... adieu!... adieu!...

Le Lion mit bravement en panne, le canot fut amené. La moitié des Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait à bord s'y jetèrent précipitamment.

La Guerrera tiraillait avec ses quatre pièces d'avant. Ses boulets finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reçut par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.—C'était maître Taillevent qui le lui avait adressé par occasion.

A peine l'embarcation fut-elle à la mer, que le Lion, chargé de toile à tout rompre, reprit sa course avec un élan nouveau pour rejoindre son convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail occasionnaient à bord de la frégate un certain désordre qui la retarda. La distance perdue fut ainsi vivement rattrapée.

Cependant, un grand pavillon anglais était arboré sur le canot que dirigeait Roboam Owen.

Un porte-voix en main, il se tenait prêt à héler la frégate; mais craignant que le commandant espagnol ne fût assez opiniâtre pour refuser de s'arrêter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et attendit, en donnant l'ordre à ses gens de s'accrocher le long du bord et d'y monter comme à l'abordage. La frégate, en effet, malgré les signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas à mettre en panne. En moins d'une minute, elle passa si près du canot qu'elle faillit l'écraser.