Alors eut lieu une scène indescriptible, qui ne dura pas l'espace de cinq secondes.—Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha, chavira et fut brisée par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait se cramponnèrent au navire. Les uns sautèrent sur les canons de dessous le vent, d'autres prirent à bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se saisirent de manœuvres pendantes;—les drailles coupées par le boulet de la pièce à pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se suspendirent à ces cordages qui traînaient encore à la mer. Les moins heureux nageaient en appelant au secours.

Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le gaillard d'arrière, et dit au commandant:

—Au nom du Ciel! secourez mes hommes à la mer!

—Qui êtes-vous?

—Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume.

Quiconque tient à savoir comment jure un gosier espagnol, aurait dû se trouver là. Avec mille imprécations, le commandant de la Guerrera donnait aux diables les Français, les Anglais et sa propre personne. Il aurait voulu que l'embarcation eût coulé avec tous ceux qui la montaient.

—Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner sur la côte?...

—Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que les matelots espagnols provenant de la première prise du Lion.

Malgré toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il sentait bien que l'officier anglais présent à son bord porterait tôt ou tard témoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots à la recherche des gens à la mer.

A peine eut-il masqué ses voiles, que du Lion et des trois prises descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.