Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mêmes riaient de bon cœur, car ils échappaient à la captivité en France et ne pouvaient craindre d'être abandonnés par la frégate où leur officier plaidait pour eux.
Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister à ce débarquement burlesque:
—Eh bien, chère amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-là! ils sont tentés de me remercier.
Isabelle sourit en présentant son front blanc comme l'ivoire aux lèvres de son époux, dont Liména, d'après maître Taillevent, venait de lui raconter dix traits de générosité magnifique.
—Pardonnez-moi, Léon!... Je ne me mêlerai plus d'affaires de service.
On n'était pas hors de danger, à beaucoup près; mais l'ennemi perdait un temps précieux. Sans-Peur ne se borna point à forcer de voiles; on le vit faire à ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol.
Les menaces de l'intrépide corsaire n'étaient pas de vaines fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brûlots ses bâtiments capturés, dont deux serrèrent le vent en se rapprochant de la côte.
—Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine de la Guerrera, votre équipage entier connaît maintenant les desseins de Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain.
—Mon équipage obéit à mes ordres!... Je sauve vos gens à mon grand préjudice, mais ensuite, je prétends faire mon devoir.
—Votre devoir ne peut être de laisser incendier votre frégate, ce qui est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement, de porter en toute hâte secours à notre brig désemparé qui, se trouvant sans canots, doit être sur le point de périr corps et biens!...