On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse, qui est demporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur exemple, dans les divers pays quon voudra parcourir. Car il y a dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité des voyageurs; et jen donnerai volontiers ici un échantillon daprès un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le Comte De Ribaguora. Cest un grand dEspagne, âgé de quarante-cinq ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois. Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire honneur. Il a cela de commode, que dès quil voit un etranger de bonne mine qui sappelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De Belle-Forêt, il se prend tellement damitié pour lui, quil ne peut plus sen passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux plus belles personnes dEspagne. Elles sont lobjet des tendres voeux de tout ce quil y a de plus brillant dans la noblesse espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de lune des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable. Cependant comme il faudra que lintrigue finisse, parce que le jeune voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou de quelque autre façon plus honnête si on peut limaginer.à Sarragosse, chez D Felix Cartijo. Cest un gentilhomme à qui il est arrivé beaucoup davantures, quil racontera tout de suite pour servir dépisode à lhistoire du voyage; et comme il ne manque jamais darriver encore chez lui dautres personnes qui racontent aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere dun volume de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de létendre davantage. Mais une chose dont il faut avertir les voyageurs, et en général tous les héros romanciens, cest quils doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures sans pouvoir lachever. Car ce seroit une chose extrêmement indécente doublier ces gens-là, et de nen plus faire mention. Un voyageur auroit beau dire quil les a laissés à la Chine, ou dans le fond de la Tartarie, il faut ou quil aille les retrouver, ou quils viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il faudroit les faire tomber des nuës plutôt que dy manquer. Les turcs en particulier sont fort religieux sur cet article, et jen connois un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage dAmasie en Hollande. Jai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela, quayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée dans la Romancie, je nai pas manqué de le retrouver à la sortie du pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans une histoire, et dont on ne sçait plus que faire; cest de les tuer tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le vrai, lexpédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des derniers voyageurs, davoir fait inhumainement mourir tant de monde.
Mais à propos de mémoire, je mapperçois que je parle tout seul, et joublie que jai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le récit que je viens de faire. Jen demande pardon à mes lecteurs, et je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant bon davertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons aucune de ces belles régles que Lucien et tant dautres ont données pour écrire lhistoire, par la raison que nous avons un privilege particulier pour écrire tout ce qui nous vient à lesprit, sans nous mettre en peine de ce quon appelle ordre, plan, méthode, précision, vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder; dautant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date des faits pour lavancer, ou la reculer comme il nous plaît. Cest ce qui me fait admirer la précaution qua prise un de nos modernes annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits quil y rapporte, comme si on ne sçavoit pas quen qualité dannaliste romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables, sans quon ait celui de sen formaliser.
CHAPITRE 10
Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les propositions de mariage.
Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda si mon dessein nétoit pas de choisir quelque belle princesse de la Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été en partie le motif qui ma fait entreprendre ce voyage. Je men suis douté, me répondit-il, dautant plus quil vous sera difficile de voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre coeur se déclare pour quelquune. Mais disposez-vous à la patience, et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour quon commence à aimer, jusquà celui où lon sépouse. Il est vrai, lui dis-je, que ces longueurs mont quelquefois impatienté dans les avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités… eh si, me répondit-il, vous siéroit-il de ne faire quun petit chapitre des mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il, les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le tems.
Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous mettre davance au fait des loix principales quil faut observer en cette matiere. Cest ce quon appelle les formalités préliminaires. Il y en a qui en comptent jusquà trente-six et plus, mais je vais vous les expliquer sans marrêter à les compter. Vous comprenez bien, continua-t-il, quil faut commencer par devenir amoureux. Or cela est fort plaisant; car on lest quelquefois une année entiere sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne sen doute seulement pas. Sil a arrêté ses regards sur une personne, cest sans dessein: sil la trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à lestime et à ladmiration; tout au plus il croit navoir pour elle que de lamitié. Il est vrai quil desire de la voir souvent, quil a des attentions particulieres pour elle, quil nest pas fâché dappercevoir quelle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela ne signifie rien, ce nest quun commerce de politesse, une liaison, une inclination ordinaire où lamour nentre pour rien; mais, dit-il enfin, que mest-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je mapperçois que je ne dors que dun sommeil inquiet, il me semble que je deviens distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui me plaisoit commence à mennuyer: ce que jaimois le plus, me paroît insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelquun qui ne connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, cest toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les premieres formalités de lamoureuse poursuite. Il en est dabord tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui nai jamais rien aimé! Moi qui ai bravé tous les traits de lamour! Moi qui jusquà présent ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; linquiétude, la crainte, lespérance, les transports se mettent de la partie. Il faut lavoüer de bonne grace, et il lavouë enfin. Il me semble pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que jai vû beaucoup de héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la premiere vûë dune princesse devenir tout à coup éperdûment amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et cest même la maniere la plus romancienne; mais après tout ils ny gagnent rien; car il faut toûjours, à moins quils nen obtiennent une dispense particuliere, quils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire connoître le feu sécret dont ils sont consumés.
Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité essentielle: cest quil faut que la beauté qui a triomphé de lindifférence du héros, ait un nom distingué. Car si malheureusement elle sappelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle sappelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms toûjours accompagnés dépithetes convenables, font un effet merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment lhistoire; cest lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se flatter de posséder jamais lobjet quil adore, ne peut seulement pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai quil est en effet dune très-haute naissance, et le légitime héritier dun grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est certain dailleurs que la princesse ladore dans le fond du coeur, et quelle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte lespérance dêtre jamais lépouse dun cavalier si parfait; mais dune part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui lignore aussi ne peut lécouter avec bienséance, quand même il auroit laudace de sexpliquer. Or cela fait une situation admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi nos annalistes lont-ils tournée et retournée en cent façons différentes.
Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont plus longues que vous ne pensez; mais ce nest pourtant encore là que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous laimez de lamour le plus tendre et le plus respectueux, et que vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie. Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut sy prendre avec tant de précaution et si doucement, quelle ne sen apperçoive presque pas. Il faut quelle le devine, ou tout au plus quelle sen doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour cela, lorsquon en sçait faire usage et prendre son tems: par exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend le frais: rodez à lentour sans faire semblant de rien, et quand vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse, accompagnée dun regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez que vous naurez pas fait cela dix ou douze fois, quelle se doutera de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce quon leur dit, souvent même ce quon ne leur dit pas, et il y en a qui de cent oeillades quon leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.
Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui dis donc que je croyois quun concert de voix et dinstrumens sous les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres sentimens quon a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais lexpédient nest guéres de mon goût, parce quil est sujet à trop dinconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le quartier quil y a de lamour en campagne, ce qui redouble la vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions. Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, quun jaloux brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre homme; car cest la regle. Mais cela même cause un grand embarras. Laffaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et accrédités. Cest pour lordinaire un fils unique. Il faut se cacher et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre malheur quil ait à craindre, cest de nen sortir quavec une blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un grand coup dépée au travers du corps, et quon se voit en danger de mourir, cest une grande douceur lorsquon peut parvenir à sçavoir que la belle pour qui on sest exposé au danger paroît touchée dun si grand malheur.
Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il ny a pas de baume au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont dun secours merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde, pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut compter que laffaire est en bon train. Lamant ne laisse pas de sinquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. La-t- elle lû, la-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître en le lisant? Cest quil na pas encore dexpérience: car il est vrai en général quil y a des belles trop réservées, qui font quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne de grandes espérances à lamant; car cest-là une des formalités les plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je ny ai jamais vû manquer.