Cest alors enfin, continua le prince, que lon commence à respirer. Cest alors que lamour commence à paroître le dieu le plus aimable et le plus charmant de lOlympe. Quon lui fait alors des remercîmens, de voeux et doffrandes! Mais il faut quil continuë son ouvrage. Ce nest pas assez que la charmante Clorine, ou ladorable Florise ait laissé entendre quelle nest pas insensible; il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait lassurance de sa propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye? Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, sil lui étoit permis de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes régles, il faut quil se contente de tomber aux pieds de sa toute- belle sans voix et si transporté, quetout ce quil peut faire, cest de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie.

Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage quun moment si doux ne soit quun moment! Mais on a eu beau faire jusquà présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues du monde y ont renoncé, et ce quil y a de plus triste, cest que ce moment est unique, et quon nen peut pas trouver un second qui lui ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit sen tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on en veut un troisiéme, et en lattendant, les heures paroissent des années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du portrait on obtient du moins tout ce quon peut, et ne fut-ce quun ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on navoit encore jusqualors ressenti que tourmens, langueurs, martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et voilà quon voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où lon nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Quon ne savise point alors daller offrir à un amant le thrône de Perse, ou lempire de Trébizonde, à condition dabandonner la souveraine de son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus belle couronne de lunivers.

CHAPITRE 11

Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.

Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je lai vû dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes entiers. Ce nest pas que jaye le talent dabréger, me répondit-il, mais cest que dune part la plûpart des romans sont tous faits sur le même modéle, et que de lautre leurs auteurs ont le talent dallonger tellement les événemens et les récits, quils font un volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui nentend pas comme eux lart de la diffuse prolixité.

Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que des formalités préliminaires, et quavant que darriver à la conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme dans un labyrinthe on sçait fort bien par où lon entre, et que lon ignore par où lon en sortira: ainsi ceux qui sembarquent sur la mer orageuse de lamour, sçavent bien doù ils sont partis, mais ils ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port. Deux jeunes personnes saiment comme deux tourterelles. Elles semblent faites lune pour lautre. Elles mourront si on les sépare: destin barbare! Faut-il… mais non, ce nest point au destin quil faut sen prendre, cest aux loix établies de tout tems dans la Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à lunion conjugale de deux personnes qui sadorent, avant que davoir passé par les grandes épreuves prescrites dans lordonnance.

Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, jaurai vû dans les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai bien aise de les connoître plus distinctement, et dapprendre de vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable.

Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà leneïde finie. Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille traverses, qui font une longue suite dévénemens extraordinaires, et qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du Neptune, dUlysse et de la Junon dEnée, ils ont trouvé des fées et des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par mille exploits inoüis; et comme il ny a ni valeur, ni forces humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée, ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient lun la protection de Minerve, lautre celle du destin. De-là il est aisé de juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et elle lest en effet si bien, que les fils de rois, et les plus grands princes sont ceux quelle épargne le moins.

Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les génies, soit amis, soit ennemis?

Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui nont ni la noblesse ni lélévation qui est inséparable de lidée dun héros romancien. Mais ils ne laissent pas dêtre sujets comme les autres, à la loy des épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le rendre heureux. Les parens de part et dautre consentent au mariage; point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. Sil se bat, il tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere davantures pour plusieurs années. Sil enleve sa princesse; il faut quil la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher, et quil ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa parente, il vient une tartane dAlger quelle prend pour un bâtiment du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau chrétien, dont le commandant est précisément le rival de lamant infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur, sans quheureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle est présentée au dey qui en devient amoureux, jusquà oublier toutes les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion, et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit.