Ah! Prince, mécriai-je alors, que cette épreuve est terrible! Jen fremis.
Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve remede à tout. Lamant a si bien fait par ses recherches, quil a découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque jamais dy arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de joye, se prépare à profiter de la nuit pour sévader avec lui. Une échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens, qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain un beau bruit dans son sérail! Que de têtes deunuques tomberont sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû quil ny a rien de si commun. En voulez-vous dune autre espéce, ajoûta- t-il? Lamoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est demeurée entrouverte. Or le frere ou le pere de la princesse voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des flambeaux, le cavalier ne se bat quen retraite; mais il a beau faire, il faut de nécessité, et cest encore là une régle capitale, que le frere ou le pere de celle quil adore, senferre lui-même dans lépée de linfortuné cavalier. Or jugez combien il faut dannées pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient; car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée Leonore après sêtre arraché tous les cheveux de la tête pendant six mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens.
Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les épreuves, cette derniere est celle que jaimerois le mieux: car jai remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il ny en a aucun qui ne fasse fortune.
Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi quavant que de partir, il ny en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir bien danser, davoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la perfection, et dêtre aimable et bien-fait. Cest par-là que tout leur réussit. On fait voir lesclave étranger à la sultane favorite pour la réjoüir. Or lesclave est un homme si admirable, et toutes ces sultanes ont le coeur si tendre, quen moins de rien voilà une intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il ny a pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du bruit. On la entendu venir: la sultane craignant pour sa vie, trouve le moyen de senfuir avec son charmant Bezibezu (cest le nom de lesclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette avanture, cest que les loix veulent encore que le coffre de pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la mer, ce qui la réduit à laumône.
Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu agréables; mais jen ai vû dautres qui ne le sont guéres davantage. Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, dun pauvre amant, qui lorsquil est à la veille dépouser tout ce quil aime, voit sa princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu inconnu, sans quaprès mille recherches il puisse en apprendre la moindre nouvelle? Vous mavoüerez que voilà une des situations les plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux désespoirs.
Ah! Cher prince, sécria le Prince Zazaraph, quel souvenir me rappellez-vous? Je lai essuyée cette cruelle épreuve, et vous pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce quelle ma coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et dhélas touchants. Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on navoit eu la précaution, comme cest lordinaire en ces occasions, de môter épée, poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. Cest pour éviter les funestes effets dun pareil désespoir, quau dernier enlévement de ma princesse jai été condamné à dormir dun si long sommeil, parce quon na pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir une seconde épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui dis-je, dans un si triste accident vous munir dun portrait de votre princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient été à son usage. Cela est dune ressource infinie; car jai connu un cavalier appellé le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le moyen davoir jusquaux chemises, aux bas et aux cotillons de sa défunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems à se les mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser lun après lautre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me répondit le prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation quà contempler et à baiser mille fois par jour le portrait de ladorable Anemone. Le prince tira en même tems le portrait, et me le montra.
Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop préparé à cet incident; mais il est vrai qualors je ne my attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas plus grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma soeur, linfante Fan-Férédine. Il est vrai quelle me paroissoit extraordinairement embellie; mais enfin cétoient ses traits et toute sa physionomie: de sorte que je naurois pas balancé un moment à croire que cétoit elle-même, si je nen avois vû clairement limpossibilité. Car jétois bien sûr quen partant pour la Romancie, javois laissé ma soeur linfante à la cour de Fan- Férédia, auprès de la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne sétoit jamais dailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je crûs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple du hazard. Je ne pus cependant mempêcher de dire au grand paladin la pensée qui métoit venuë à lesprit à la vûë du portrait.
Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous observant aussi moi-même de plus près, jai crû appercevoir en vous des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis vous assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez lair plus noble et plus aimable.
Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire quil y a ici de lenchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi quen vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je vous prendrois volontiers pour lui, si vous nétiez incomparablement plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand paladin, au lieu quil nest quun simple cavalier. Mais, lui ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que japperçois une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou trois lieuës dici. Oüi, me dit-il, et cest où nous allons descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.