Cette seconde plainte fut suivie dune troisiéme pour le moins aussi vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont elle fut loccasion. Les deux complaignans étoient le fameux Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus mélancolique quon ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit peinte sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes leurs paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile dentendre le récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste ressentiment quils faisoient éclater contre lui. Barbare, sécrioit Cleveland, que tai-je fait pour maccabler ainsi des plus cruels malheurs, sans mavoir donné dans tout le cours de ma vie presquun seul moment de relache? Nétoit-ce pas assez de la triste situation où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de mavoir donné une éducation si sauvage dans une affreuse caverne? Devois-tu men tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et rassembler sur ma tête tous les malheurs, toutes les contradictions, toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs, ajoûtoit-il, en sadressant aux juges, que lon compte tous les meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons, les dangers effroyables, et tous les événemens tragiques dont il a noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à comprendre comment je puis survivre à tant dinfortunes, et comment on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il ma plongé il avoit du moins suivi les régles ordinaires. Mais où a- ton jamais entendu parler dune tempête pareille à celle quil nous fit essuyer en passant dAngleterre en France? Qui a jamais vû une amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités contraires, la malice avec la bonté du coeur, lextravagance avec la raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple amitié? Que veut dire cette passion ridicule, quil me fait concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que jai le coeur dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un homme qui na que des principes vagues de religion, sans aucun culte déterminé? Ah! Combien dautres sujets de plainte ne pourrois-je pas ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à oublier même la cruelle épreuve où il a mis ma constance, en faisant brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et linfortunée Madame Riding. Je ne mattache quà un dernier outrage qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma femme, ma chere Fanny… dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire? Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le malheureux Clevelant outré de douleur et ne pouvant plus se soutenir, fut obligé de sasseoir. Toute lassemblée attendrie de ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se levant avec vivacité, attira sur elle lattention des juges et des spectateurs. Le crime dinfidélité que son époux venoit de lui reprocher la piquoit jusquau vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que linnocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre armateur, je partagerai avec toi laccusation, puisque jai partagé tes malheurs. Mais ne sois pas assez osé pour laccuser aux dépens de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne la jamais renduë infidéle. Cest toi, ingrat, qui na pas rougi de me préférer une odieuse rivale, et le ciel sans doute la permis pour me punir de tavoir trop aimé. Eh! Quoi, madame, sécria Cleveland, avec beaucoup démotion, osez-vous nier que vous mayez abandonné pour suivre le perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, jai voulu te laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame Lallain; mais sçachez que si Gélin ma aidée dans ma fuite; sa passion pour moi na jamais eu lieu de sapplaudir du service quil ma rendu. Moi, Madame Lallain! Sécria Cléveland avec étonnement: moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit lun; quelle imagination! Dit lautre. On vous a trompé, madame: vous êtes dans lerreur, monsieur: le ciel men est témoin: je jure par les dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien nest plus vrai: vous mavez donc toûjours aimé? Vous mavez donc toûjours été fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah! Cher Cléveland… ils sembrasserent en effet avec mille transports de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit un spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne dInés De Castro. Et voilà comme après une explication dun moment finit la longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais larmateur nen parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres, par la cruelle persuasion où il les avoit mis lun et lautre, quils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un éclaircissement dun moment. Il eut beau alléguer pour sa défense quil avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage, auquel des vûës de profit lengageoient à donner plus détenduë. Il ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les défenses de part et dautre, condamna ledit D P à un bannissement perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense dy rentrer jamais. Larrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le pauvre exilé veut se réfugier dans le pays dHistorie, où il a quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à peine cette affaire étoit finie, quon annonça dans lassemblée larrivée des princesses malabares.
Ce nom excita la curiosité. On sempressa de leur faire place; mais dès quelles eurent commencé à vouloir sexpliquer, tout le monde se regarda avec étonnement pour demander ce quelles vouloient dire. Cétoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où personne ne comprenoit rien. Elles déguisoient jusquà leur nom sous de puériles anagrammes. Elles parloient lune après lautre sans ordre et sans méthode, affectant un ton de philosophe, et une emphase denthousiaste pour débiter des extravagances. On ne laissa pas dappercevoir au travers de ces obscurités insensées plusieurs impiétés scandaleuses, et des maximes dirreligion, qui révolterent toute lassemblée contre ces princesses ridicules. Il séleva un cri général pour les faire chasser. Elles furent bannies à perpétuité, et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brûlé publiquement. Heureusement pour larmateur il sétoit tenu caché depuis son arrivée; car on leût sans doute condamné à un châtiment exemplaire; mais il trouva moyen de se dérober aux recherches, et déviter ainsi la punition quil méritoit.
CHAPITRE 14
Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient amoureux de la Princesse Rosebelle.
Pendant que tout le monde étoit occupé du spectacle de ces scênes différentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son impatience, jettoit continuellement les yeux vers lentrée du port. Il étoit bien sûr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer darriver incessamment; et en effet il découvrit enfin le vaisseau qui lamenoit. La voilà, sécria-t-il, transporté de joye: cest la Princesse Anemone elle-même. Je reconnois le vaisseau qui la porte, et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne men laissent pas douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tôt pour recevoir la princesse à la descente du vaisseau, et je laccompagnai.
Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevûë? Ce seroit le sujet dun volume entier, et pour quon ait lû de romans, on le comprendra mieux que je ne pourrois le représenter: transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable, satisfaction inconcevable, témoignages daffection réciproque, les larmes mêmes, tout cela fut mis en oeuvre et placé à propos. Il fallut ensuite raconter tout ce qui sétoit passé durant une si longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son récit, nayant autre chose à dire, sinon quil avoit dormi pendant toute lannée par la vertu dun enchantement.
Mais lhistoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le Prince Gulifax étoit entré chez elle un soir à main armée, et lavoit enlevée lorsquelle commençoit à se deshabiller pour se mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger dinjures le ravisseur. Il fallut partir et sembarquer. Que ne fit-elle pas dans le vaisseau, lorsquelle se vit éloignée de son cher prince dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit linsolence de lui parler damour? Elle sévanoüit plus de vingt fois: vingt fois elle se seroit précipitée dans la mer, si on ne len avoit empêchée. Mais il ne lui resta enfin dautre ressource que ses larmes et ses sanglots, foible défense contre un corsaire brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle légerement sur ce chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien; car je remarquai quà certains endroits de son récit le Prince Zazaraph témoignoit quelquinquiétude. Elle raconta donc ensuite que les dieux, protecteurs de linnocence opprimée, lavoient délivrée miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince plein de valeur et de générosité, avoit attaqué et pris le vaisseau de Gulifax qui avoit péri dans le combat; mais comme son libérateur la ramenoit, une tempête effroyable avoit englouti le vaisseau dans les ondes. Elle sétoit sauvée sur une planche, et elle avoit été jettée à terre plus quà demi morte. Des pêcheurs après lui avoir fait reprendre ses esprits, lavoient présentée à leur prince, qui en étoit devenu amoureux; mais toûjours intraitable sur ce chapitre, quoique le prince fût beau et bien fait, elle navoit seulement pas voulu lécouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsquelle ajoûta quelle avoit ensuite passé successivement sous la puissance de trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y tenir.
Il étoit écrit dans lordre de ses avantures, quil devoit au retour de la belle Anemone se broüiller avec elle, et la chose ne manqua pas darriver. Son inquiétude sur les périlleuses épreuves où la vertu de la princesse avoit été mise, lui fit faire étourdiment quelques questions imprudentes; la princesse rougit, pâlit, versa des larmes, et parut offensée à un point, quon crut quelle ne lui pardonneroit jamais; mais comme il étoit aussi écrit que le raccommodement suivroit de près, quelques sermens équivoques dune part, et de lautre mille pardons demandés avec larmes, accommoderent laffaire; et la vertu de la princesse fut reconnuë pour être à lépreuve de toutes les avantures et hors de tout soupçon. Il ne resta plus quà achever le roman par un mariage solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, où il nest pas permis de se marier, et le prince Zazaraph sy disposa.
Au reste javouë que je fis peu dattention au détail des avantures de la Princesse Anemone. Jeus, pendant quelle racontoit son histoire, lesprit et le coeur occupés dun objet plus intéressant. Au bruit de son arrivée la Princesse Rosebelle, soeur du grand paladin, et qui étoit liée dune étroite amitié avec Anemone, accourut pour la voir et lembrasser. Cétoit-là le moment fatal que lamour avoit destiné pour me ranger sous ses loix. Voir la Princesse Rosebelle, ladmirer, laimer, ladorer, ce fut pour moi une même chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me persuadai-je quil navoit jamais rien paru de si aimable sur la terre. Cétoit un petit composé de perfections le plus complet quon puisse imaginer, et où lon voyoit la jeunesse, la beauté, les graces, lesprit, lenjoüement, la vivacité se disputer lavantage.
Pendant tout le récit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus même appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition favorable; mais dès que la belle Anemone et le Prince Zazaraph eurent achevé leur éclaircissement, et que jeus la liberté de parler, je ne fus plus maître de mes transports; et oubliant toutes les loix de la Romancie, dont le prince mavoit entretenu, je me jettai tout éperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui déclarer la passion dont je brûlois pour elle. Jai sçû depuis que Rosebelle ne fut pas fâchée dans le fond de lame dune si brusque déclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites cérémonies accoûtumées. Pour ce qui est des spectateurs, après un moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous à soûrire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse Rosebelle ne me répondoit rien, son frere prit la parole.