Ah! Prince, me dit-il, en mobligeant à me relever, que vous êtes vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si lon y souffre de pareilles vivacités?
Eh! Que deviendrai-je moi-même, repartis-je avec transport, si ladorable Rosebelle nest pas favorable à mes voeux; et si vous, prince, qui pouvez disposer delle, vous refusez de me rendre heureux! Je sçais tous les égards que méritent les loix de la Romancie et ces formalités préliminaires dont vous mavez instruit; mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me permettra pas den soûtenir la longueur sans mourir.
Je vous ai déja dit, prince, me répondit le grand paladin, que cest une chose inoüie que depuis la fondation de la nation romancienne aucun héros ait été dispensé des formalités, et des épreuves ordonnées par les loix; mais il est vrai quil nest pas impossible dobtenir du conseil public que le tems en soit abregé. Je me flatte même dobtenir cette grace pour vous, en considération des grands exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de donner à la Romancie dans les rudes et longues épreuves que nous avons essuyées. Cest dailleurs une occasion si favorable de macquitter envers vous du service que vous mavez rendu, et de nous unir étroitement ensemble, que je nattends que le consentement de la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.
A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la princesse, la fit paroître encore plus belle à mes yeux. Je tremblois en attendant sa réponse. Mon frere, dit-elle, cest à vous à disposer de moi, et puisquil faut lavoüer, je ne serai pas fâchée que ce soit en faveur du Prince Fan-Férédin. Dieux! Quels furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sçais ce que je devins, je pleurai de joye, je moüillai de mes larmes la belle main de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bégayer; mon amour métouffoit, et je crois que je fis en un quart-dheure la valeur de plus de quinze des formalités préliminaires dont jai parlé.
Aussi cela fut-il compté pour quelque chose, lorsque le grand paladin demanda que le tems des formalités et des épreuves fût abregé pour moi. Il eut pourtant quelque peine à lobtenir; mais il avoit acquis dans la Romancie un si grand crédit et une réputation si éclatante, quon ne put pas le refuser. On lui accorda même la grace toute entiere, en nexigeant de moi que trois jours pour accomplir toutes les formalités et toutes les épreuves; après quoi on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici on simaginera peut-être que trois jours ne purent pas me suffire pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de plusieurs volumes; mais je puis assûrer que jeus encore du tems de reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.
Comme jétois déja fort avancé pour les formalités, jachevai toutes les autres dès le premier jour, et les deux jours suivans je fis toutes mes épreuves.
Je commençai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut fait en une heure; il est vrai que je reçûs une grande blessure, mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au bout dune demie heure, et en état de me signaler le même jour dans un grand combat naval qui se donna près du port, je ne me souviens pas trop pourquoi. Jy fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un vaisseau ennemi avec une intrépidité digne dun meilleur sort; mais nayant point été suivi, je fus pris, et déja lon me menoit en captivité, tandis que les ennemis faisoient leur descente à terre, lorsque dans mon désespoir je mavisai de mettre le feu au vaisseau. Il fut consumé en un moment, et métant jetté à la mer, je fus assez heureux pour gagner la terre, et my défendre contre ceux des ennemis que jy trouvai. Jen fis un horrible carnage, après quoi je retournai pour me rendre auprès de ma chere Rosebelle. Hélas! Je ne la trouvai plus: les ennemis en se retirant lavoient enlevée avec beaucoup dautres captifs.
Quel désespoir! Il étoit déja presque nuit, je membarquai aussi-tôt dans une simple chaloupe de pêcheurs avec un petit nombre de gens déterminés, et à la faveur des ténébres, jarrivai sans être reconnu jusquà la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne dût être dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit remarquer entre les autres par ses fanaux: je men approchai doucement. Aussi-tôt prenant un habit de matelot ennemi, jy montai sans obstacle, et me donnant pour un homme de léquipage, je minformai adroitement ce quétoit devenuë la Princesse Rosebelle. Je sçus quelle étoit dans une chambre où le capitaine venoit de la laisser en proye à ses mortelles douleurs. Jy entrai, et je me fis reconnoître à elle en lui faisant signe en même tems de me suivre sur le pont, sous prétexte de prendre lair un moment. Elle me suivit, et à peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me précipitai avec elle dans la mer.
Ici on va croire que nous devions périr lun et lautre; point du tout: je profitai dun stratagême admirable que javois appris dans Cleveland. Javois ordonné à mes gens de tenir dans la mer le long du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer à eux dès quils mentendroient tomber. Je fus obéï à point nommé: à peine fûmes-nous deux minutes dans leau. Mes gens nous retirerent Rosebelle et moi, et nous en fûmes quittes pour rendre un peu deau sallée que nous avions bûë. Cependant notre chute avoit été entenduë dans le vaisseau; mais on ne put pas simaginer ce que cétoit, ou du moins on ne le sçut que lorsque nous étions déja bien éloignés.
Nous narrivâmes au port quà la pointe du jour, et je me flattois dy être reçû avec des acclamations publiques; mais quel fut mon étonnement, lorsque je me vis chargé de chaînes et conduit en prison. Jétois accusé dintelligence avec les ennemis, et le fondement de cette accusation étoit la hardiesse avec laquelle javois sauté dans un de leurs vaisseaux, et je métois mêlé parmi eux sans recevoir aucune blessure; et cest, ajoûtoit-on, pour prix de sa trahison quon lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si javois eu le tems de mabandonner aux regrets et aux douleurs, il sen présentoit là une belle occasion; mais je navois pas de momens à perdre; je me dépêchai daccomplir en abregé tout le cérémoniel douloureux qui convient en ces occasions, et à peine arrivé à la prison, les juges mieux informés me rendirent la liberté en me comblant même déloges et de remercimens. Il me restoit encore près dun jour entier, et par conséquent la moitié de louvrage à faire. Je nen eus que trop.