Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invité. Jétois bien sûr dy remporter le prix, conformément aux loix de la Romancie, et je ny manquai pas. Cétoit un bracelet fort riche que le vainqueur devoit donner suivant la régle à la dame de ses pensées. Or comme les princesses avoient jugé à propos ce jour-là dassister en masque au tournois, je fis la plus lourde bévûë quon puisse imaginer. Jallai présenter mon bracelet à la Princesse Rigriche, que je pris pour lobjet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la Princesse Rigriche fut satisfaite de mon présent. Elle en devint toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les petites façons les plus agréables quelle put inventer sur le champ. Après quoi se démasquant suivant lusage, elle me fit voir un visage si laid, que croyant bonnement quelle avoit deux masques, jattendois quelle ôtât le second, et jallois même len prier, lorsque je reconnus ma méprise par un bruit qui se fit assez près de moi. La Princesse Rosebelle étoit tombée évanoüie, et on la remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.

Cruelle situation! Je prévis toutes les suites de cette funeste avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hélas! Je ne vois que trop ce quelle a déja pensé. Que dira son frere? Que vais- je devenir? Toutes ces réfléxions que je fis dans un moment me saisirent si vivement, que je tombai à mon tour sans connoissance, accablé de ma douleur. On sempressa de me secourir, et comme le tems étoit précieux, je repris bientôt mes sens: jouvris les yeux, et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras, mappellant, mon cher prince, avec laction dune personne qui sintéressoit vivement à ma conservation, et qui me regardoit sans doute comme son amant. Javoüë que jen frémis; et dans toutes mes épreuves, je crois que cest le moment où jai le plus souffert. Je la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle. Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi, et prétend que je dois lui faire raison du mépris que jai marqué pour sa soeur. Moi du mépris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis- je, tout transporté. Ah! Je ladore. Les dieux sont témoins… mais jeus beau dire; laffaire, disoit-il, avoit éclaté, laffront étoit trop sensible. En un mot, il avoit déja tiré lépée, et il menaçoit de me deshonorer si je ne me mettois en défense. Que faire?

Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la Romancie, me tira dembarras. Il étoit défendu par les loix aux princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dégradation, de remettre notre combat à un autre jour. Cétoit tout ce que je souhaitois, dans lespérance que javois de désabuser Rosebelle, et den obtenir le pardon de ma méprise. En effet, létant allé trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les marques dune passion si tendre et si véritable, que je mapperçus quelle étoit bien aise de me trouver innocent. La réconciliation fut bien-tôt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je croyois toutes mes épreuves achevées, lorsque la Princesse Rigriche vint y ajoûter une scêne fort embarrassante.

Cétoit une grosse petite personne aussi vive quon en ait jamais vû. Jétois sans doute le premier amant qui eût rendu hommage à ses attraits, et peut-être nespéroit-elle pas en trouver un second. Elle saisissoit, comme on dit, loccasion aux cheveux. Quoiquil en soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outrée de la façon dont je lavois quittée pour courir chez la Princesse Rosebelle, elle vint elle-même my chercher, comme une conquête qui lui appartenoit, ou comme un esclave échappé de sa chaîne. Elle débuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sçus que répondre. Ses reproches sattendrirent insensiblement, jusquà mappeller petit volage, et à me faire espérer un pardon facile; augmentation dembarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut de marmoter entre mes dents un mauvais compliment quelle nentendit pas. Cependant Rosebelle soûrioit dun air malin, et le Prince Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche sen apperçut, et voyant que je ne marquois de mon côté aucune disposition à réparer ma faute, elle fit bien-tôt succeder aux douceurs des injures si atroces, que je neus dautre parti à prendre que de lui céder la place. Elle se retira à son tour, le coeur gonflé de dépit; et comme je ny sçavois point de remede, nous oubliâmes sans peine cette scene comique, pour nous disposer à partir tous ensemble le lendemain. Je témoignai sur cela quelque inquiétude, parce que je navois point déquippage; mais le prince massura que je ne devois pas men mettre en peine, parce que cétoit lusage de la Romancie, de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habité, tout ce qui leur étoit nécessaire en ces occasions, et que jaurois lieu dêtre satisfait. En effet, nous étant levés le lendemain avec laurore, nous trouvâmes des équipages tout prêts, et tels que la Romancie seule en peut fournir.

CONCLUSION

Catastrophe lamentable.

O que les choses humaines sont sujetes à détranges vicissitudes! Nous étions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux héros, montés sur deux superbes palefrois. Des brides dor, des selles et des housses ornées de perles et de diamans relevoient la magnificence de notre train. Les harnois de notre équipage nétoient guéres moins riches. Lor, largent et les pierreries y brilloient de toutes parts, et répondoient à la richesse de nos livrées. Tous nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine, et se seroient même fait admirer, si lavantage que nous donnoit notre air noble et gracieux navoit attiré sur nous tous les regards. Nous marchions ensemble aux deux côtés dune magnifique calêche, dont la richesse effaçoit tout ce quon peut imaginer de plus beau. Quatre colonnes dor autour desquelles on voyoit ramper une vigne démeraude, dont les grappes étoient de rubis et de saphirs, soutenoient limpériale, et limpériale elle-même étoit si belle, quelle faisoit honte au firmament. Dans le fond dun si beau char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux des plus beaux astres du ciel; léclat de leur beauté relevé par un air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ébloüissoit tout le monde. On navoit jamais vû en hommes et en femmes un assemblage si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins semés de fleurs, lair parfumé dodeurs exquises, et de distance en distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la beauté de nos princesses. Enfin après avoir déja fait un chemin assez considérable, je me croyois sur le point darriver au terme, lorsquun instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour bien entendre ce cruel événement, il faut reprendre la chose de plus haut, et prévenir les lecteurs que je vais changer de ton.

Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nommé M De La Brosse, qui retiré dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne celui de la lecture quil aime passionnément. Quoiquil sçache préférer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire quelquefois des romans, moins par lestime quil en fait, que parce quil aime à lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui vient dépouser un autre gentilhomme du voisinage appellé M Des Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a épousé en même tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage se négocioit, et lorsquil étoit déja à la veille de le conclure, M De La Brosse ayant la tête remplie dune longue suite de romans quil avoit lûs récemment, rêva dans un long et profond sommeil toute lhistoire quon vient de lire. Après sêtre métamorphosé en Prince Fan-Férédin, il fit de M Des Mottes un grand paladin Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maîtresse en Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu davantures quil vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Férédin; cest moi-même ne vous en déplaise, et jugez par conséquent quel fut mon étonnement à mon réveil de me retrouver M De La Brosse. Je demeurai si frappé de la perte que javois faite, que pendant toute la journée je ne pus parler dautre chose; et M Des Mottes métant venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous vû la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? ô les beaux diamans! Que jai de regret à ce bracelet! Arriverons nous bien-tôt dans la Dondindandie?

Il est aisé de penser que de tels propos étonnerent étrangement M Des Mottes, et je vis le moment quil alloit croire que la tête mavoit tourné, lorsquun grand éclat de rire que je fis le rassura. Il se mit à rire lui-même en me demandant lexplication de ce que je venois de lui dire. Non, lui répondis-je, cest une longue histoire que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons dîner aujourdhui tous ensemble; après le dîner je vous régalerai du récit de mes avantures, et même des vôtres que vous ignorez. Je tins parole, et mon histoire ou mon songe leur fit à tous un si grand plaisir, que depuis ce tems-là, pour conserver du moins quelques débris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent en plaisantant les Princes Fan-Férédin et Zazaraph, et les Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exigé de moi que je mîsse mon histoire par écrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je souhaite quelle vous ait fait plaisir.