O toi, qui as si bien mérité de la patrie, philosophe aussi vertueux qu’éclairé! s’il est vrai que tu n’as eu d’autre passion que celle d’être utile, d’autre motif que le noble orgueil de faire le bien et de nous arracher à nos vices; si tes travaux, tous les instans de ta vie ont été consacrés à l’instruction, au bonheur et à l’utilité de tes semblables; si tu n’as cessé d’opposer, presque seul, ton inflexible sévérité au torrent des mœurs publiques, et de nous rappeler aux antiques vertus, aux grandes vérités morales et politiques qui font la félicité des hommes et la splendeur des états; si tous tes écrits respirent les leçons de la sagesse, l’amour des lois, la haine du despotisme; si tu n’as cessé de plaider courageusement la cause des peuples, des foibles et des infortunés, contre les puissans, les riches et les oppresseurs; en un mot, s’il est vrai que tu te sois montré, dans tous les temps et par-tout, l’organe de la vérité, l’apôtre des mœurs, le défenseur de la liberté, le vengeur des droits et de la dignité de l’homme; sans doute tu méritois un hommage public dans ta patrie, l’estime de l’Europe et la reconnoissance de l’humanité entière!
Heureux celui qui, chargé de ce dépôt sacré, s’acquittera dignement d’un si noble emploi, et dont l’écrit, interprête fidelle des sentimens particuliers et du vœu général, pourra mériter également le suffrage de ses amis qui le pleurent, des sages qui l’apprécient, et de tous les gens de bien qui chérissent sa mémoire!
NOTES HISTORIQUES.
Note Ire, [pag. 4] de l’Éloge.
Naissance et jeunesse de l’abbé Mably.
[1] L’abbé de Mably naquit à Grenoble le 14 Mars 1709, d’une famille honorable. Il avoit pour frère l’abbé de Condillac: ses neveux, fils de M. de Mably, grand prévôt de Lyon, ont eu l’honneur d’avoir quelque temps Jean-Jacques pour instituteur; c’est pour l’un d’eux que Rousseau fit le petit écrit qui a pour titre: Projet pour l’éducation du jeune Sainte-Marie; c’est peut-être à ce premier essai que nous avons dû l’Emile.
Le jeune Mably fit ses humanités à Lyon, chez les Jésuites, école célèbre, d’où sont sortis tant d’illustres disciples, et dont peut-être on sent trop aujourd’hui le vide.
Sa famille étoit alliée des Tencin. Une dame qui a rendu ce nom célèbre réunissoit alors chez elle l’élite des gens de lettres; outre ses dîners de beaux esprits, elle avoit des dîners politiques; Montesquieu en étoit; Mably y fut admis. Il venoit de donner le parallèle des Romains et des Français, dont on disoit du bien. Madame de Tencin, entendant le jeune abbé parler des affaires publiques, et raisonner avec beaucoup de sagacité sur les événemens politiques, jugea que c’étoit l’homme qu’il falloit à son frère, qui commençoit à entrer en faveur et dans la carrière du ministère.