Ce caractère étoit fièrement prononcé, et l’homme, chez lui, n’offroit point de scandaleux contrastes avec l’écrivain; il étoit dans sa conduite tel qu’il s’étoit montré dans ses écrits, et tout ce qu’il avoit tracé de préceptes en morale, il le mettoit en action.

Il a fui les honneurs, la fortune, les places, les distinctions, avec autant de soin que les autres les recherchent: la modération de l’ame étoit son trésor; il pouvoit l’augmenter, sans nuire aux droits et aux prétentions de qui que ce fût; il ne rencontroit personne sur sa route, et son bonheur ne coûtoit rien à celui des autres. Il n’affectoit point de se montrer sur la scène; il ne cherchoit nullement à se répandre. Solitaire au milieu de Paris, son nom étoit très-connu, et sa personne l’étoit très-peu. Il dédaignoit les brigues, les prôneurs, autant qu’il redoutoit les protecteurs; il ne pouvoit se plier au manége de l’intrigue; il n’avoit point la souplesse nécessaire pour se faire des partisans et des prosélytes. Il repoussoit, et même avec humeur, ce commerce d’éloges dont l’amour-propre est si facilement la dupe. Nous savons qu’il se mit un jour véritablement en colère contre un homme qui le comparoit à Platon, et qui, pour prix de sa complaisance, attendoit peut-être que Platon le comparât à Socrate.

Mettant la liberté au rang des biens, il voulut être pauvre pour pouvoir être libre; c’est à ce prix qu’il acheta le droit de dire la vérité. Comment, en effet, avoir le courage de la professer, lorsqu’on est dans la dépendance de la fortune, et que ses chaînes nous atteignent de toutes parts, quand on a tant à craindre, tant d’abus à caresser, de protecteurs à ménager, tant de choses à perdre? Si Mably nous parla souvent de mœurs et de modération, ce n’est point, comme Sénèque, en nageant dans l’opulence et les délices: il vécut jusqu’à soixante ans avec un revenu au dessous du médiocre, et il en avoit de reste pour faire du bien.

Il retraçoit la simplicité des mœurs antiques; mais, sous ces dehors simples et modestes, il avoit une ame grande et fière; il conserva toujours la dignité d’homme de lettres: on ne le vit jamais prostituer sa plume, ni à la faveur, ni à l’esprit de parti. Il ne s’abaissa point, pour plaire à la multitude, à prendre le goût à la mode, le ton du jour, à caresser les opinions dominantes; il préféra les vérités sévères à des choses agréables. Il ne prit jamais la plume que dans l’espoir d’être utile. Il dédaigna les louanges banales et les lecteurs vulgaires: il n’écrivit que pour les honnêtes gens, les ames pures et élevées. Il osa être sérieux, grave et solide dans un siècle frivole; il parla de mœurs et de vertu dans un siècle corrompu. Il étoit, dans sa conversation comme dans ses écrits, simple, sans apprêt, mais ferme et vrai; et il poussa quelquefois la franchise jusqu’à la rudesse. On lui reprochoit une dureté qui n’étoit que l’indignation d’une ame vertueuse. Il ne manquoit aucune occasion de venger le mérite modeste et la vertu, des sarcasmes et des mépris, de l’orgueil et de la sottise. Un grand, parlant un jour devant lui d’un homme d’un mérite très-distingué, mais qui avoit le tort de n’être ni riche ni d’une haute naissance, dit, avec dédain: qu’il l’avoit tiré de son grenier. Mably ne craignit pas d’élever la voix: «Monsieur le comte, dit-il, ce sont les gens de mérite qui logent dans des greniers, et les sots.... habitent dans des hôtels».

Il me semble qu’il est aussi une règle pour mesurer les ames: nos goûts, notre inclination, nos caractères nous portent vers les objets qui nous sont analogues, vers tel homme plutôt que vers tel autre, parce que son ame répond à la nôtre; des éloges involontaires, des expressions échappées nous décèlent. L’homme que Jean-Jacques a le plus loué, c’est Fénélon. Celui qui obtint tous les hommages de Mably, c’est Caton; et le gouvernement qu’il loua le plus, c’est Lacédémone. Aussi comme une femme d’un mérite rare lui applaudissoit sur ce qu’il montroit du caractère:—Du caractère, Madame, on n’en peut avoir dans certains pays, mais si j’étois né à Sparte, je sens que j’aurois été quelque chose.

C’est ce caractère indomptable, cet amour pour la liberté et l’indépendance, qui lui faisoient chérir sa médiocrité. Il ne vouloit prendre d’engagement d’aucune espèce, ni avec la fortune, ni avec les préjugés, ni avec les corps. Il redoutoit toutes sortes de chaînes; il ne fut d’aucune secte, d’aucun parti, d’aucune cabale. L’amour-propre des autres n’étoit point intéressé à vanter son mérite. Non-seulement il ne fit jamais de démarches pour entrer dans aucun corps littéraire, mais il s’opposa à toutes celles que ses amis auroient pu faire pour lui. Quand on lui proposoit de l’admettre dans quelque société particulière, il répondoit: «je suis déjà d’une grande société dont j’ai bien de la peine à remplir tous les devoirs.» En aucun genre il ne vouloit prendre l’engagement de penser en tout point comme son confrère.

Il ne fut donc d’aucune académie. Toutes les fois qu’il y avoit des places vacantes, le public se plaisoit à le désigner. La malignité dit quelquefois de certains écrivains: pourquoi sont-ils de l’académie? Peut-être l’orgueil de Mably étoit-il secrétement flatté de ce qu’on demandoit: «pourquoi n’est-il pas de l’académie?» La réponse est sans doute la même qu’on a faite à l’occasion d’autres hommes de lettres, également nommés par la voix publique: «il ne s’est pas présenté.» Je sais qu’une compagnie célèbre se seroit empressée de le recevoir dans son sein, et que toutes se seroient honorées de l’adopter, s’il avoit fait les premières avances. Me seroit-il permis, à ce sujet, de hasarder une réflexion? Si l’on fait un juste reproche aux princes de ne pas aller au-devant du mérite, ne seroit-on pas en droit, et avec plus de justice encore, de faire le même reproche à des corps littéraires, et qui sont essentiellement fondés sur le mérite personnel? Pourquoi faire dépendre l’honneur de leur adoption de la nécessité de le solliciter? Et pourquoi forcer un savant timide et modeste à venir vous dire: «je vaux mieux que tous mes concurrens, et vous me devez la préférence?» Il nous semble qu’il seroit glorieux à une compagnie littéraire de donner l’honorable exemple d’aller au-devant du savoir modeste et de la vertu qui se cachent. Au reste, c’est une question que je soumets à l’académie même, qui m’honore de son attention. Je lui présente mes doutes: je me confie à l’intégrité de mes juges. Jamais les souverains ne se sont montrés plus grands, que lorsque, dans les causes douteuses entre eux et leurs sujets, ils n’ont point hésité à prononcer contre leurs propres intérêts.

Quoi qu’il en soit, pourroit-on blâmer Mably d’avoir conservé son caractère, ces traits primitifs, que la nature avoit gravés dans son ame; de ne s’être point abandonné à cette facilité de mœurs, qui prend toutes les formes et toutes les empreintes, sans en garder aucune? En convenant même qu’il a peut-être quelquefois porté trop loin cette roideur et cette austérité de mœurs et de principes, n’est-elle pas préférable à cette nullité qui n’offre que des masques et des surfaces? N’avons-nous pas assez d’ames dégradées et jetées dans le même moule? Avons-nous peur de manquer d’écrivains qui soient aux gages de nos passions? Craignons-nous que les maximes d’un sage et l’exemple d’un seul homme ne deviennent contagieux? Eh! s’il a gourmandé nos vices, avons-nous bonne grâce de nous en plaindre? Certes, si jamais il fut permis de rapeller les grands et éternels principes de la sagesse et de la morale, c’est dans un siècle où ils sont si scandaleusement méconnus; dans un temps où l’intérêt personnel, la soif de l’or, les délires du luxe, l’oubli de toute vertu, l’effronterie des mœurs ont perverti toutes notions naturelles; où le vil égoïsme a frappé de stérilité tous les sentimens honnêtes, a dénaturé toutes les qualités sociales, desséché tous les cœurs, et su rendre ridicules jusqu’aux noms de vertu et de patrie; dans un siècle où il a fallu inventer des mots nouveaux pour peindre une perversité nouvelle. A cette vue, comment en effet se défendre d’un mouvement d’indignation? et pourroit-on ne pas pardonner un peu d’humeur à un homme nourri de principes sévères, habitué à réfléchir sur les causes qui amènent la décadence des états; à un sage qui, regardant le luxe, les richesses, les arts, la mollesse, la perte des mœurs comme les avant-coureurs de la chute des empires, auroit voulu nous retenir sur le bord de l’abîme déjà entr’ouvert sous nos pas? Ce vœu n’est-il pas le produit d’une probité rigide et d’un grand caractère? Si c’est un tort, c’est celui de Caton et celui de la vertu.

Mais cet homme qui s’élevoit si courageusement contre les abus corrupteurs, que les vices publics irritoient, qui s’indignoit contre les prévarications dont tout un peuple est victime, et qui cachoit rarement son indignation, étoit indulgent pour les fautes qui n’altèrent point l’ordre général; il étoit presque indifférent aux injustices qui n’avoient que lui pour objet. Il étoit bon, humain, généreux, compatissant; mais où il déployoit sa sensibilité, c’est dans le commerce intime de l’amitié; il en connut tout le prix: c’est un plaisir réservé aux ames pures; elles seules en éprouvent toutes les jouissances délicieuses; elles seules en savent goûter tout le charme. Mably, incapable de se plier aux convenances d’une société qui laisse le cœur vide, lui qui fuyoit le joug des liaisons sans intimité, aimoit à s’abandonner aux doux épanchemens de l’amitié; il en remplissoit affectueusement tous les devoirs. Il aimoit à se réfugier dans son sein; mais il étoit d’autant plus sévère dans le choix de ses amis: il connoissoit trop tout ce qu’exige ce titre sacré, pour en jamais prodiguer le nom et les démonstrations; il y cherchoit l’entière confiance, la liberté, l’accord des ames, et la douce égalité, sans laquelle il n’y a point de parfaite amitié. Il y cherchoit plus encore les qualités du cœur que celles de l’esprit. Heureux ceux qui lui ont inspiré ce sentiment! Leur seul titre d’amis d’un homme de bien est aujourd’hui pour eux un éloge. Aussi, quand il a été enlevé aux lettres, à la vertu, à l’amitié, ont-ils amèrement pleuré sa perte. Sa gloire leur en est devenue plus chère; leurs sentimens et leurs regrets l’ont suivi bien au-delà du tombeau[5].

Peut-être eux seuls étoient dignes de nous révéler ces vertus sociales et domestiques, qui ne se développent que dans l’intimité; de nous retracer cette probité journalière qui s’étend sur toutes les actions et sur tous les instans de la vie; ce caractère que rien ne pouvoit ébranler, inaccessible à la crainte comme aux espérances; cette ame stoïque et pure qui ne gauchit jamais dans le sentier de la vertu. Ils nous auroient fait sentir le rapport intime de sa morale avec ses actions, de ses maximes avec sa conduite, de ses vertus avec ses écrits, et jusqu’à quel point ses ouvrages ont pris la teinte de son caractère. Dans leurs peintures vives et fidelles auroient respiré tous ses traits: le langage de l’amitié a je ne sais quoi de touchant et d’affectueux qui entraîne et persuade; on ne peut résister à ses doux accens. Sans doute l’éloge de leur ami y auroit gagné; mais cet éloge appartenoit à tous les gens de bien: c’est une dette nationale qu’il falloit acquitter, un tribut public qu’il falloit payer à un ami de l’ordre et des mœurs.