Consultez votre talent, lisez les grands modèles; portent-ils le trouble dans votre ame? leur gloire vous touche-t-elle? versez-vous des larmes d’admiration à leurs récits? calculez-vous les années qui vous restent encore pour la gloire? portez-vous un cœur sensible? Si la vertu vous enflamme; si l’injustice vous soulève; si Caton, déchirant ses entrailles, vous imprime autant de respect que le crime heureux vous indigne et vous irrite: alors saisissez vos crayons, et vous aussi vous êtes peintre; burinez en traits ineffaçables l’ame d’un Tibère, d’un Borgia; dévouez-les à l’exécration de la postérité la plus reculée; qu’en sortant de dessous vos pinceaux leur image fasse frémir et reculer d’horreur; qu’elle soit abhorrée; que leur nom devienne une injure; qu’il serve d’épouvantail aux tyrans. Mais si la fortune vous présente quelques-uns de ces êtres qui sont l’éternel honneur de l’humanité, peignez-les de ces couleurs qui font chérir, qui font adorer la vertu; faites-les respirer dans vos peintures; offrez-les à la vénération de l’univers; dites qu’ils étoient hommes; mais n’affoiblissez pas ces traits de caractère, de bonté, de justice et de bienfaisance, qui les rendent adorables; offrez-moi des modèles, et qu’en peignant Aristide dans l’exil, Socrate buvant la ciguë, Phocion dans les fers, Henri IV assassiné, un grand homme proscrit; j’envie leur sort, leurs fers, leurs souffrances et leur mort; que leurs saintes images me transportent, qu’elles élèvent mon ame, et me donnent le courage de professer comme eux la vertu et la vérité aux dépens de mon repos, de mon bonheur, et même de ma vie.

En un mot, que votre histoire ne cesse jamais d’être une école de morale en action. Quand les lois sont oubliées, quand les mœurs se corrompent, l’historien réveille encore dans les cœurs les idées de justice et de vertu; il pèse dans la balance les actions des hommes et les fautes des peuples; il fait pâlir le crime sur le trône; il flétrit un despote, malgré ses gardes et ses soldats; il exerce une sorte de magistrature; il cite à son tribunal les hommes de tous les âges et de tous les pays; et le jugement qu’il va prononcer sera l’arrêt de la postérité et la leçon de ses contemporains. Si ses concitoyens sont amollis par le luxe et les richesses, s’ils se précipitent au-devant du joug, s’ils courent à la corruption, alors il saisit ses crayons, il écrit l’histoire d’une nation libre et vertueuse; il trace les mœurs des Germains.

Mais où prendra-t-il ses couleurs? Dans la sensibilité de son cœur et l’élévation de son ame. Respectez par-tout les mœurs, faites aimer la vertu, haïr le crime, détester l’oppression; vengez les droits de l’homme, et ne plaisantez point sur les maux de l’humanité; c’est à-peu-près à quoi se réduit la poëtique de l’histoire. Voilà ce qu’a dit, ce qu’a répété l’abbé de Mably; et au lieu d’être frappé de la sagesse de ses leçons, on a fermé les yeux à cette foule de beautés, pour ne voir que quelques négligences, et relever quelques jugemens littéraires. On ne lui pardonna pas de ne s’être point affilié à la secte dominante; on lui en fit un crime. Mably prit le parti que la vertu outragée doit prendre; il dédaigna les critiques et garda le silence.

Tandis que l’esprit de secte, toujours intolérant, exerçoit ses vengeances, un nouvel hommage venoit le consoler de cette légère disgrace: il étoit consulté par l’un des sages envoyés des États-Unis d’Amérique.

C’est un grand et beau spectacle de voir la liberté planter son étendard dans le nouveau monde, et y appeler tous ceux qui seroient opprimés dans l’ancien. Des philosophes ont été les législateurs des nouvelles républiques, et les Brutus de l’Amérique en étoient aussi les Solon. Il a enfin été permis, en traçant ces lois constitutives, d’écouter la voix de la sagesse et de la raison, et les droits sacrés de l’homme. Elles n’ont point été formées au hasard, comme presque toutes les constitutions modernes; et les lumières qui, depuis un siècle, ont éclairé nos erreurs et nos fautes, n’ont point été perdues pour l’Amérique. On a enfin connu les vrais fondemens de la société, qui posent sur le libre consentement des peuples. Si en effet ces républiques ont adopté les principes les plus conformes aux vues de la nature; si, en proscrivant les rangs et les distinctions héréditaires, elles ont pris pour base de leur code l’égalité; si on y montre par-tout un respect religieux pour les droits et la dignité de l’homme; si la tolérance y a établi son bienfaisant empire, grâces en soient rendues aux écrivains et aux sages qui ont éclairé l’univers! ce n’est pas le moindre service qu’aient rendu aux hommes les lettres et la philosophie.

Mably mêloit ses applaudissemens à ceux de l’Europe; il admiroit dans les législateurs du nouveau monde des vues pleines de sagesse: il étoit pénétré de vénération pour ces hommes célèbres. Il étoit sur-tout frappé de cette profonde connoissance des droits de la nature, qu’ils avoient développée dans leurs lois, et de l’habileté avec laquelle ils avoient lié toutes les parties de la confédération américaine. Mais en leur donnant de justes éloges, il a porté ses regards plus loin; il a proposé ses doutes; il a manifesté ses craintes pour l’avenir; il a tout examiné avec la sévérité d’un homme que les succès ne peuvent éblouir, dont rien ne peut corrompre le jugement, ni fléchir l’austérité. Incapable de trahir la vérité, et pressé de la dire, il l’a dite courageusement et avec la franchise que l’on doit à un peuple libre. Il applique donc ses principes aux constitutions des États-Unis; il pose par-tout les mœurs pour base aux lois; c’est sur cette échelle qu’il mesure la durée et la prospérité des empires. Or, il a trouvé chez eux des germes de corruption; il les croit déjà trop vieux; il craint, pour l’Amérique, les richesses, le luxe et les vices d’Europe. Je sais tout ce que l’on peut dire en faveur du luxe et du commerce; qu’on ne doit pas appliquer à de grandes républiques, et dans un siècle d’opulence, des principes sévères qui ne conviennent, dit-on, qu’à des siècles grossiers, à des mœurs simples et à de petits états. Il est certain que si l’on met la richesse avant la liberté, et l’or avant les mœurs, on trouvera sa politique désespérante, et ses principes trop austères. Mais il n’a point cru devoir s’en écarter: il n’a point deux politiques et deux manières de voir. Il a jugé les lois constitutives de l’Amérique comme il a jugé celles de Sparte, de Rome et d’Athènes; sa politique ne varie pas plus que sa morale; l’une et l’autre sont fondées sur une base éternelle. Si l’on vouloit s’abandonner au torrent des opinions, il étoit inutile de le consulter; et le luxe, et les richesses, et le pouvoir de l’or trouveront assez d’apologistes, sans qu’il soit besoin d’y joindre la voix austère de Phocion ou d’Aristide. Au reste, plût à Dieu qu’il se fût trompé dans ses conjectures! Puissions-nous voir long-temps l’égalité, la concorde et la paix régner avec les mœurs dans ces heureux climats; et puisse, dans tous les temps, l’Amérique offrir un asyle à la liberté, lorsqu’elle sera bannie du reste de la terre! A la lecture des observations de Mably, le ministre célèbre auquel elles sont adressées[] s’écria: «ce livre fera un jour la gloire ou la honte des Américains.»

[] John Adams, successeur de Francklin.

C’est un sujet digne de remarque que le nom d’un simple et modeste citoyen se trouve lié à tous les états qui aspirent encore à la liberté, ou qui craignent de la perdre. Berne avoit adopté ses maximes; la Pologne lui avoit demandé des lois; la Corse avoit réclamé ses lumières; Genève en avoit reçu des conseils capables de la garantir de l’oppression; et les sages de l’Amérique avoient sollicité son suffrage: tant est puissant l’empire et le charme des talens unis à la vertu! Mably a pleinement joui de ce double triomphe.

Nous avons tâché de suivre l’histoire de ses pensées, de voir comment elles se sont liées dans son esprit et dans son imagination, comment il les a développées dans ses ouvrages, et par quelle chaîne de principes ses écrits ont mérité de devenir le code des états libres. Mais entraînés par l’abondance des matières et l’importance des objets, nous n’avons pas eu le temps de nous arrêter sur la forme et le mérite littéraire de chacun de ses écrits. On n’a pas cru devoir insister sur ce mérite; on a préféré d’en extraire la substance. En général les compositions de Mably sont sérieuses et mêmes sévères; son style est austère et grave, comme les sujets qu’il a traités: on n’y trouve ni cette recherche d’esprit, ni cette enluminure, ni ces défauts brillans qui caractérisent les productions du jour; c’est un Spartiate qui écrit dans Athènes. Ses écrits n’intéressent ni la frivolité, ni les passions; ils parlent plus à la raison qu’aux sens: il faut déjà valoir quelque chose pour s’y plaire; il faut avoir l’ame calme et pure pour en goûter le charme. Ils ne seront recherchés ni par les esprits frivoles, ni par les courtisans, ni par les hommes à la mode, ni par cette foule de lecteurs oisifs, qui ne cherchent qu’à se débarrasser du poids du temps; mais ils seront lus avec fruit par les bons esprits, par les patriotes, par les gens de bien; ils seront médités par les sages et par les hommes d’état, et peut-être ils tomberont entre les mains d’un prince épris de la vraie gloire, qui voudroit être le restaurateur des mœurs et le réformateur de ses états. Quels fruits heureux ne peuvent-ils pas produire, si la semence qu’a jettée le philosophe, tombe enfin dans une terre neuve et féconde! et quelle gloire pour lui d’avoir ainsi préparé le bonheur des générations à venir!

C’est ainsi que, pendant quarante ans, Mably n’a cessé de travailler pour son siècle, et de semer pour la postérité: sa vie est pleine, et sa carrière honorablement remplie. Il n’a jamais varié, on ne l’a jamais vu flottant dans ses opinions: toujours d’accord avec lui-même, rien ne l’a pu faire départir de l’austérité de sa morale, et de la sévérité de ses principes; ils tenoient à son caractère[4].