Plusieurs regardent ce livre de Mably comme le plus profond et le meilleur de ses ouvrages. Le public a semblé donner la préférence aux entretiens de Phocion; les connoisseurs balancent: le premier n’est pas aussi séduisant peut-être; les principes et le style en sont encore plus sévères; la lecture n’en est pas également piquante pour toutes sortes d’esprits; il ne devoit pas avoir un succès aussi brillant; mais peut-être en a-t-il un plus solide encore et plus durable. Pour goûter ce bel ouvrage, pour en sentir tout le prix, il faut déjà de l’instruction: ce n’est point un aliment propre à des lecteurs frivoles et légers; mais s’il tombe entre des mains déjà exercées, s’il est lu par des esprits supérieurs, et médité dans le silence des passions; si on tient la chaîne des grandes vérités morales et politiques qui en font la base; si on veut en embrasser l’ensemble et les développemens, je ne doute pas qu’on ne lui donne la préférence. Quelle foule d’idées ce livre feroit germer dans la tête d’un prince courageux qu’animeroit le noble désir d’être le législateur de sa nation! Combien de vérités il pourroit y puiser! Les principes des lois seroient son guide et son flambeau.
Chacun de nous doit être à soi-même son propre législateur; il restoit donc à Mably, pour embrasser son plan tout entier, de faire en faveur des individus ce qu’il venoit d’exécuter pour la grande société, de tracer les principes qui doivent servir de base à nos devoirs, et de mesure à nos vertus, de redresser les méprises des moralistes vulgaires, comme il avoit redressé celles des politiques; en un mot, de tracer un code de morale privée, comme il venoit d’en tracer un de législation, qui est la morale publique.
Nous ne pouvons que dire un mot de ce nouvel ouvrage. Des enthousiastes et des illuminés ayant totalement négligé d’approfondir le cœur de l’homme et la nature des passions, avoient perdu la morale, dénaturé les vertus, confondu l’ordre de nos devoirs, et sous prétexte d’une perfection chimérique, au lieu de les resserrer, avoient brisé tous les liens de la société. Mably osa renverser ces rapports mal combinés; et au premier rang se retrouvèrent les qualités sociales qui rapprochent, qui réunissent les humains; il les classa suivant les intentions et le vœu de la nature; il assigna l’ordre et la prééminence des vertus, l’importance et la chaîne de nos devoirs, suivant qu’ils sont plus ou moins intimement liés, plus ou moins nécessaires au maintien et au bonheur de la société.
Cette hardiesse, et quelques passages qui s’éloignoient des opinions vulgaires, ont excité des réclamations: cependant nous savons que le sacrifice d’une page de ce livre, d’une ligne même, d’une seule expression, peut-être auroit désarmé ces censeurs. Nous ne serons pas plus sévères: en faveur des esprits timides, qu’un sentiment hardi, énoncé trop cruement, pourroit effaroucher, nous sommes prêts à déchirer cette page de Mably; mais après ce sacrifice, s’il nous est permis de hasarder notre opinion particulière, nous n’hésiterons pas à mettre les principes de morale à la tête de ses meilleurs ouvrages, et peut-être le premier de tous. C’est du moins le plus rempli de vraies beautés, de leçons de morale et de philosophie les plus sublimes, des vérités pratiques qui nous sont plus immédiatement utiles, enfin de maximes analogues à notre nature, à nos besoins, et les plus propres à nous conduire au bonheur par le chemin de la raison et de la vertu.
C’est à regret que nous supprimons cette partie de son éloge; mais la vie de Mably est si pleine, et ses ouvrages présentent des vérités si importantes, que nous pouvons à peine les indiquer. Nous n’avons rien dit de ses doutes, adressés à une secte qui nous a un instant menacés de renaître de ses cendres; nous n’avons pas le temps de parler d’un manuscrit sur les droits et les devoirs du citoyen, où respirent la liberté la plus courageuse et la philosophie la plus éclairée, ni d’autres écrits qui n’ont point encore vu le jour; nous ne voulons pas d’ailleurs prévenir le jugement des lecteurs. Ce n’est point de nous, mais du public et de la postérité que de tels écrits doivent recevoir leur sanction. Nous nous contenterons d’arrêter un instant nos regards sur le livre de Mably, non le plus célèbre, mais celui qui a fait le plus de bruit, en raison de ce que l’amour-propre de quelques écrivains y étoit plus intéressé: nous parlons de son traité sur la manière d’écrire l’histoire.
Cet ouvrage est le fruit de ses observations sur un art dont il a fait toute sa vie son étude. Il n’est pas étonnant qu’un homme si profond, nourri des grandes vérités du droit naturel, des principes de la politique et des leçons de la morale, admirateur passionné des anciens, n’ait pas été satisfait de la manière dont la plupart des modernes ont écrit l’histoire. Il les a jugés avec sévérité, disons même, quelquefois avec dureté; il n’a pas traité sans doute avec assez d’égards l’homme universel, le poëte-historien, idole d’une partie de la nation; mais qu’importe, après tout, ses jugemens purement littéraires? Ses préceptes n’en sont pas moins excellens; toute la partie didactique de son ouvrage est pleine de raison et de sagesse; ses ennemis mêmes y ont trouvé des vues neuves et lumineuses; c’est, si j’ose le dire, la poëtique de l’histoire.
Mably exige des connoissances préliminaires, qui sont en effet indispensables à ceux qui se destinent à ce genre d’écrire. Si l’historien n’a pas des idées justes de la dignité de l’homme, du droit naturel, de l’ordre et de la fin des sociétés, des principes constitutifs des états, des vraies causes de la prospérité ou de la décadence des nations; s’il n’a des règles sûres de morale pour apprécier les hommes et les actions; il louera ce qu’il faut blâmer, et blâmera ce qu’il faut louer; on le verra errer au hasard; il s’égarera sans cesse: il se laissera entraîner au caprice des hommes et des événemens; et, sans ancre et sans boussole, au milieu de cet océan des passions humaines, cette mer ne sera fameuse que par ses naufrages.
Quel n’est pas, au contraire, l’avantage d’un écrivain, qui avant de prendre la plume, a long-temps médité sur son art? Lorsqu’il en a séparément étudié toutes les parties, qu’il l’a considéré sous toutes les faces, qu’il s’est pénétré des grands principes, qu’il s’est fait des bases certaines et invariables, et qu’il a nourri son esprit et sa pensée de toutes les connoissances préliminaires; alors il s’élance avec confiance dans la carrière: fidelle au plan qu’il s’est tracé, il dispose son action, il en tient tous les fils dans sa main, il les démêle sans peine et sans efforts; devant lui se déroule sans confusion cette longue série de siècles et de révolutions. Il domine son sujet, et dirige les événemens, au lieu d’être emporté par l’abondance et la complication des matières. De là naît cette démarche libre et rapide, que rien n’embarrasse, ce beau développement, ce lucidus ordo, qui est la majesté de l’histoire. De cette plénitude de connoissances, de cet amas de lumières naissent encore ces réflexions courtes et profondes, ces éclairs rapides qui étonnent et font suspendre la lecture. C’est faute d’avoir fait ces études et ces méditations préparatoires, de s’être nourri des grands principes, d’avoir des règles certaines pour apprécier les actions et les hommes, que la plupart des historiens modernes sont vagues, arides, maigres et décharnés; ils manquent de cette ame, de ce mouvement, de cette surabondance de sentimens qui vivifient les écrits des anciens; ils ne sont, à l’exception du petit nombre, que de froids discoureurs, quand les autres sont éloquens et sensibles.
Ce que l’auteur a dit de la connoissance du cœur humain est également bien senti et bien développé. L’art d’intéresser et de remuer les passions n’est pas moins nécessaire à l’historien qu’à l’auteur dramatique; c’est par la peinture du cœur humain que les anciens sont sur-tout admirables. Si vous ne savez pas faire agir, penser et parler vos personnages sur la scène de l’histoire comme sur celle du théâtre, je reste froid et tranquille à vos récits inanimés. L’histoire est un long drame où tous les acteurs viennent se peindre eux-mêmes, agir et parler. J’assiste à leurs conseils; je suis présent à leurs actions; je vois au fond de leur cœur; j’espère, je crains, je délibère, je me passionne avec eux; je lis dans leurs pensées, je pénètre dans les replis les plus cachés de leur ame. Je ressens tour-à-tour l’amitié, la haine, la pitié, la terreur, la vengeance et l’amour. Un grand intérêt me remue; mon cœur n’est point froid, il est plein, et l’ennui n’y peut pénétrer. S’il ne suffisoit que d’entasser des faits, d’accumuler des événemens et des dates, de faire un tableau sans proportion, sans couleur et sans vie, rien sans doute ne seroit si facile que de réussir. Mais dans ce grand drame de l’histoire, de transporter sous nos yeux, d’animer ces grands personnages qui ont fait le destin des nations, de conserver la vérité des caractères, et cette unité d’intérêt, charmes secrets de tous les bons ouvrages et de tous les bons esprits, de faire de l’histoire une scène instructive pour tous les états, une leçon perpétuelle de morale et de philosophie pour tous les hommes; l’expérience ne prouve que trop combien cet art exige d’études et de talens, combien il est rare et difficile d’être un grand peintre des passions. La France a ses Sophocle et ses Euripide; elle a ses Platon, ses Pline et ses Démosthènes; nous avons plus qu’Aristophane et que Térence; mais a-t-elle un Tacite? a-t-elle son Tite-Live? a-t-elle son Plutarque?
Tous les préceptes, je le sais, qui tiennent à l’art d’écrire, sont insuffisans. Dans tous les arts il y a, pour ainsi dire, la partie méchanique qu’on peut enseigner, qu’on est à-peu-près sûr d’apprendre avec un peu d’aptitude et beaucoup de patience. Mais il est une partie rebelle à tous les préceptes, contre laquelle toutes les leçons des maîtres et l’opiniâtreté des élèves viendront échouer. Eh! qui me donnera ce feu céleste, ce souffle créateur qui inspire les chefs-d’œuvres, le génie? voilà ce que l’art n’enseignera jamais; et quand je ne sais quel d’Aubignac traçoit laborieusement les règles de la tragédie, Corneille avoit déjà créé et le Cid et Cinna, et Polieucte et les Horaces: les poëmes immortels d’Homère ont précédé toutes les règles du poëme épique; et il en est de même de tous les genres qui ont besoin des émanations du génie. Quand il a expliqué les règles matérielles de son art, que doit donc faire un maître, et que doit-il dire à ses élèves?