Une telle constitution donne de la permanence aux mœurs, et les mœurs à la constitution; mais pour assurer ces fruits heureux, pour donner plus de force à leurs institutions, il est d’autres ressorts que les sages législateurs n’ont point négligé d’employer; les deux plus puissans sont l’éducation et le culte public.
Quand au premier de ces mobiles, quel avantage les anciens n’avoient-ils pas sur nous par leur éducation publique? La patrie s’emparoit de l’enfant au moment de sa naissance, et ne le quittoit plus qu’elle ne l’eût fait homme et citoyen. Alors elle le rendoit à la république; elle lui avoit créé un caractère; elle lui avoit imprimé une marque nationale qui le suivoit par-tout; elle avoit fait germer dans le cœur d’un enfant toutes les vertus dont elle avoit besoin, lorsqu’il seroit homme, elle les enflammoit tous de ce saint enthousiasme, de cet amour pour la patrie, qui lui faisoit de leurs vies un rempart plus fort que les murailles et les bataillons; elle transmettoit, des pères aux enfans, cette riche succession de mœurs et de vertus; elle allumoit en ces ames tendres ce feu sacré, éteint depuis si long-temps dans la plupart des états modernes. Là, au milieu de leurs jeux, se retraçoit l’image de leurs devoirs; on leur apprenoit la justice, la tempérance, l’amour du travail et les règles de la vertu, comme ailleurs on apprend les règles de la grammaire et celles de l’éloquence. Là, leurs oreilles étoient continuellement frappées de la louange des grands hommes, et leurs yeux, de l’éclat de leurs triomphes. Les spectacles, leurs poëmes, leurs tableaux, leurs fêtes, leurs jeux, leurs statues leur retraçoient ces saintes et immortelles images; tout retentissoit de ces noms révérés. Ils recevoient, pour ainsi dire, par tous les sens, l’amour de la patrie, des lois et de la vertu. Les trophées décernés aux héros tourmentoient les jeunes citoyens; leur faisoient verser des larmes d’impatience; leur éducation étoit toute en exemples et en action, tandis que la nôtre est toute en préceptes et en vain babil.
Il ne paroît donc pas que les modernes législateurs aient senti toute l’influence que peut avoir une éducation uniforme, qu’un même esprit dirige au même but. L’instruction publique, qui ne doit être que l’apprentissage des devoirs de citoyen, est sans doute la meilleure base des mœurs: du moins a-t-on su mieux employer un ressort peut-être plus puissant encore pour attacher les cœurs et les ames aux lois et à la patrie.
Ce seroit ici le lieu d’examiner, avec Mably, si nos législateurs ont connu tout le pouvoir de la religion sur les esprits, ou s’ils ont abusé de ce pouvoir; jusqu’à quel point il faut frapper les yeux et l’imagination de la multitude: ou s’ils ne se sont point égarés sur les moyens; si, riches d’une morale sublime et céleste, ils n’ont point perverti ce don précieux, et abandonné les vertus réelles et sociales pour des vertus factices et de convention; quel seroit l’avantage d’un culte national, sa liaison nécessaire avec les institutions politiques, et quelle influence il auroit sur les mœurs? Je regrette que la forme et la destination de cet écrit ne me permettent pas d’approfondir ces questions intéressantes, et beaucoup d’autres encore, qui s’offrent en foule sur cette matière. Mais je m’arrête... Il suffit sans doute, et même il est plus sage de laisser parler les faits.
L’expérience prouve combien ils sont rares, ces législateurs qui ont su joindre la morale à la politique, combien peu de nations ont connu la force des institutions sociales et publiques. Presque toutes ont négligé les premières règles de la raison; toutes se sont écartées des lois de la nature; leurs codes, pour la plupart, sont l’ouvrage du hasard, ou de la superstition. «Des aveugles ont conduit des aveugles; les passions, les caprices, les préjugés et l’ignorance sont les législateurs du monde[g].»
[g] De la législation, page 262, de la seconde partie.
Mais, quand le mal est au comble, quand des obstacles presque invincibles s’opposent à toute réforme, comment se rapprocher des vues de la nature? comment faire entendre la voix de la froide raison à une multitude aveugle et passionnée? Peut-on espérer d’avoir des lois justes et impartiales, et de pouvoir remonter jusqu’aux bonnes mœurs? Il ne faut pas se le dissimuler; ce ne sont pas seulement nos vices, c’est la forme et l’étendue des états, qui s’opposent à cette régénération salutaire. Comment imprimer le mouvement et la vie à ces masses énormes, à ces machines si compliquées des gouvernemens modernes? Qui ne sent le malheur attaché aux grands états, et l’avantage inestimable des petits où tous les citoyens sont sous l’œil des magistrats, et les magistrats sous l’œil de la loi? Les grandes républiques mêmes offrent une grande résistance à la réforme. Ou les intérêts particuliers y sont suspendus dans une balance égale, et alors aucun n’a une voix assez prépondérante pour entraîner la majorité vers le bien général; ou des citoyens trop puissans maîtrisant les autres, la république flotte entre la corruption et la tyrannie, jusqu’à ce qu’un seul, triomphant de ses rivaux, s’élève sur la ruine de tous. Quant aux états despotiques, ils ne laissent point d’espérance; les ames y sont tellement engourdies, qu’elles n’ont pas même le désir de sortir de cette léthargie, et ils ne peuvent attendre de changement, que de grandes et inespérées révolutions. Il en résulte que, de toutes les formes du gouvernement, la monarchie tempérée est peut-être encore celle qui offre un succès plus certain au législateur qui voudroit régénérer sa nation.
«Un grand homme peut naître sur le trône d’une monarchie modérée[h];» et alors quel avantage le pouvoir légitime dont il est revêtu, ne lui donne-t-il pas pour tenter la réforme, aplanir les obstacles, et marcher à grand pas vers la félicité publique? S’il a su inspirer une grande idée de ses talens et une entière confiance dans sa justice, il n’a qu’à vouloir, et les cœurs voleront au-devant de lui. Mais pour descendre jusqu’à la racine des abus, il usera d’une extrême précaution; il saura préparer à l’avance l’opinion publique, répandre à propos les lumières, manier les passions, attaquer les préjugés; il consultera l’esprit de son siècle, le caractère de son peuple, le besoin et le vœu général. Toujours une nation vive, éclairée et sensible devance les vues du législateur, lui annonce le vœu de tous, et lui trace la marche qu’il doit suivre. Qu’il écoute cette voix, et toutes les volontés se réuniront dans la sienne. Il faut encore que ses coopérateurs soient dignes de lui, qu’on ne puisse jamais soupçonner dans leurs projets le dessein caché de voiler des abus et d’alimenter l’audace des déprédateurs; il faut que leurs intentions soient pures; et sur-tout qu’on puisse croire à leur probité. Alors, que le prince agisse de concert avec la nation; qu’il l’intéresse à ses vues d’ordre et d’économie; qu’il l’associe à ses projets de bienfaisance; qu’il expose ses motifs, qu’il prenne le ton d’un père au milieu de ses enfans, ou d’un ami qui consulte son ami; qu’une communication intime et une confiance réciproque s’établissent entre les peuples et le souverain; qu’on s’apperçoive enfin que le roi et la nation ne sont qu’un, qu’ils n’ont qu’un seul et même intérêt: alors il embrasera tous les cœurs du feu sacré du patriotisme, et avec ce mobile si puissant sur les ames sensibles, il n’y a point de grandes et belles conceptions en politique qu’il ne puisse réaliser. Mais il ne laisseroit point sa gloire imparfaite, il ne se borneroit pas à des bienfaits passagers, à un bonheur qui périroit avec lui. Les bons rois meurent, une bonne constitution reste. Convaincu que l’autorité n’est jamais mieux affermie que lorsqu’elle a pour base les lois, et pour rempart le cœur des citoyens, il seroit assez grand pour mettre des bornes au pouvoir arbitraire: s’il ne se réservoit que le droit illimité d’être juste et bon, ce seroit encore un assez bel empire. Il n’y auroit pas de monarque plus absolu sur la terre: par-là il éterniseroit sa gloire et la reconnoissance de son peuple; le bonheur des générations futures seroit son ouvrage; alors il mériteroit en effet le nom de législateur et de restaurateur de la patrie.
[h] De la législation, seconde partie, page 45.
C’est ainsi que Mably, s’abandonnant aux illusions d’une ame vertueuse, traçoit les élémens d’une législation plus impartiale, plus humaine, plus conforme aux besoins, aux droits, au bonheur et à la destination de l’homme, et cherchoit à nous rapprocher des lois éternelles de la nature. Après avoir fait voir combien l’homme s’est éloigné de ces vues primitives, il lui a montré du moins la route qui pouvoit encore l’y ramener; mais, il faut l’avouer, l’auteur a senti combien d’obstacles s’opposent à cette heureuse régénération; il a prévu que ces vérités seroient traitées de chimères; que cette vieille morale n’étoit plus de saison: il a connu son siècle, et cependant il a écrit; et, dût-on appeler aussi son livre les rêves d’un homme de bien, cette considération n’a pu lui arracher la plume; il n’a pas cru devoir lui sacrifier des vérités qu’il croyoit utiles: il a moins pensé au jugement qu’on porteroit de son ouvrage, qu’au bien qu’il pourroit produire, s’il se trouvoit enfin des hommes d’état capables de le méditer, et dignes de l’entendre.