Chercher quelle est la mesure de bonheur auquel l’homme peut aspirer dans une société bien ordonnée, et à quelle condition il nous est permis d’être heureux. L’homme a consenti de sacrifier une partie de ses droits et de sa liberté pour assurer le reste; il s’est imposé des lois; il a fallu armer des magistrats de la force publique, pour faire exécuter ces lois: ce n’est donc plus l’égalité primitive, mais l’égalité politique, qui peut régner entre les citoyens du même état: et la liberté civile qui n’est autre que le droit de faire tout ce que les lois permettent[f], ce n’est plus au titre de la nature, mais en vertu du pacte social, que nous en devons jouir. Si les lois ne sont que l’expression de la volonté générale; si l’on a eu la sagesse de leur donner l’autorité qu’ailleurs on a imprudemment confiée aux hommes, si personne n’est au-dessus de ces lois; si elles répriment l’ambition des particuliers, qui détruiroit cette égalité, et celle des magistrats, qui détruiroit la république; si ceux-ci ne peuvent jamais abuser de leur pouvoir et sont comptables à l’état de leurs actions; si, depuis le plus élevé jusqu’au dernier des citoyens, tous ont un droit égal à la protection des lois, et qu’aucun ne puisse être impunément opprimé par l’autre, quel que soit son rang et sa dignité, alors régnera cette égalité politique qui assure les biens, la liberté et la vie de chaque individu, la seule à laquelle nous puissions aspirer, mais dont la perte tendroit à dissoudre la société entière. Que seroit-ce, en effet, s’il y avoit un pays où un homme irréprochable pût trembler pour sa liberté; et qu’à un coupable souillé du sang d’un citoyen, au lieu d’épouvanter les méchans par son supplice, on vînt à prodiguer des récompenses, des dignités, des honneurs et de l’argent? Si on pouvoit citer un pareil exemple dans les annales d’un peuple, seroit-il besoin de demander si, dans ce pays, il y a des lois et une patrie?

[f] Montesquieu.

Ces lois doivent être aussi vigilantes à enchaîner l’avarice, qu’à mettre un frein à l’ambition: si elles sont tellement dirigées, qu’elles gênent l’accumulation des richesses et la trop grande inégalité des fortunes; si elles s’attachent à rapprocher les degrés extrêmes, à diminuer la distance qu’il y a entre le riche et l’indigent, et tendent à diviser les propriétés en portions plus égales; si la république flétrit les fortunes scandaleuses ou trop rapides, et sait honorer la pauvreté vertueuse; si d’un côté elle proscrit le luxe qui dévore tout, et de l’autre la mendicité, cette lèpre des états modernes, et qu’elle soit plus occupée à diminuer les besoins qu’à augmenter la recette, à prévenir la déprédation qu’à lui fournir de nouveaux alimens; si les subsides nécessaires portent sur la classe opulente; si le fruit des sueurs du pauvre, le plus pur sang des peuples, ne devient pas la proie des favoris, des aigles et des vautours; si les ames ne sont point vénales; si les citoyens ne croyent pas que l’argent soit le prix de tout, que tout peut s’acheter, même le mérite, la réputation et la vertu; si la fortune n’est pas l’unique idole; si l’état ne souffre pas qu’à toutes les grandes places, qu’à toutes les dignités de la cour, de la magistrature, de l’église et de l’armée, soient attachés des profits énormes qui font désirer ces places, non pour l’honneur de servir la patrie, mais pour les vils gains qui y sont attachés: alors on peut espérer de voir fleurir avec l’égalité politique, la modération, l’innocence des mœurs, la piété fraternelle, les antiques vertus. Autant l’extrême inégalité dégrade l’ame et l’avilit, autant l’égalité l’agrandit et l’élève; ce sentiment de la dignité de l’homme l’ennoblit à ses propres yeux. Il l’imprégnera d’une force et d’une énergie qu’il ne peut déployer sous la verge du despotisme, le préparera à toutes les impressions honnêtes qu’on voudra lui donner, et lui rendra facile la pratique de toutes les vertus: tels sont les premiers élémens du code qu’a tracé Mably.

Ce n’est donc point dans la vaine distinction des climats, ce n’est point en consultant le thermomètre, c’est dans la nature même des choses et dans le cœur de l’homme qu’il va puiser les principes qui doivent servir de base à une législation sage et éclairée. Dans tout pays, dans tout climat, l’homme qui n’est point dégradé chérit sa conservation, a le désir et le sentiment du bonheur, aime sa liberté. Toutes les lois qui lui assureront ces biens, qu’il tient des mains de la nature, lui seront chères et précieuses. Que ces lois soient claires, précises, en petit nombre, et sur-tout qu’elles soient impartiales; car il n’y a que celles-là de justes. Si le foible y trouve une égide et un refuge, si le puissant n’y peut dérober sa tête; si sous leur empire, ma maison, mon champ, ma personne, mon honneur et ma liberté sont sacrés, je chérirai ces lois protectrices qui m’assurent tous les biens que m’avoit promis la nature.

Mais si ces lois sont vicieuses, ou leur interprétation arbitraire; si elles élèvent au-dessus de ma tête une classe d’oppresseurs, et lui livrent toutes les autres classes de la société: si elles n’enchaînent que le foible et l’infortuné, et prêtent de nouvelles armes au plus fort ou au plus méchant; si ces lois impuissantes m’abandonnent lâchement au moment que j’en réclame la protection; si l’oppresseur, loin de trouver en elles un frein et un juge, y cherche un asyle et l’impunité; et qu’au lieu de la protéger, elles accablent l’innocence: comment pourrois-je aimer ces lois, et croire que la patrie qui les a adoptées, soit la mère commune des citoyens?

Pour intéresser à leur conservation, il faut encore qu’elles soient douces et humaines; il faut, si je l’ose dire, planter la racine des loix dans le cœur des citoyens. Mais la plupart des législateurs n’ont su qu’imprimer la terreur; ils ont oublié que les lois ne sont pas seulement vengeresses des crimes, mais conservatrices de l’innocence et de la vertu. Ils en ont fait l’instrument de leurs passions, de leurs vengeances et de leurs caprices. De là ces lois féroces, nées dans des siècles d’ignorance et de barbarie, qui ont gouverné si longtemps l’Europe; de là les cachots, les instructions secrètes, la torture, l’inquisition civile et religieuse, les procédures mystérieuses, ce langage inintelligible qui a fait des lois autant de logogriphes; les amendes, les confiscations, tous restes d’un siècle barbare dans un temps de lumières, et qui attendent la main d’un législateur humain et bienfaisant. Il semble que ce soit le bourreau qui ait fait l’ancien code criminel de presque tous les états de l’Europe.

Si ces lois ne règnent en effet que par la crainte et la terreur; si elles ont totalement négligé d’intéresser les cœurs et l’ame des citoyens; si elles n’ont point cherché à développer les affections naturelles et les qualités sociales de l’homme; si elles n’ont songé qu’à punir, et jamais à prévenir le crime, jamais à encourager la vertu; si ces lois ont été l’ouvrage de la force et l’instrument de l’oppression; si la juste proportion entre les délits et les peines n’y est point observée; si elles ne pèsent que sur le foible, et que ce soit une prérogative du rang et de la naissance de pouvoir les éluder; si elles se font un jeu d’accabler l’innocence et d’effrayer la vertu; enfin, si elles ne veulent régner que par des châtimens sur des esclaves, et non par l’amour sur de libres citoyens; ceux qui en profitent ou qui en abusent, peuvent fort bien les aimer, mais jamais ceux qui en sont ou qui peuvent en être les victimes.

Ce n’est pas tout encore; et vos lois fussent-elles aussi sages que celles du sage Platon, quel bien produiront-elles, si le législateur n’a l’art de mettre les lois sous la sauvegarde des mœurs, comme il a mis les mœurs sous la sauvegarde des lois? Si elles ne sont pas appropriées au génie, au caractère, aux besoins de la nation à laquelle elles sont destinées, le torrent des mœurs publiques emportera toutes les digues qu’on voudra lui opposer; l’édifice une fois ébranlé s’écroulera de toutes parts. Il n’y a pas un peuple corrompu qui n’ait dans ses archives les plus belles lois du monde; il ne leur manque rien que d’être exécutées.

Mais comment donner des mœurs à un peuple? En commençant par lui donner une patrie; et jamais vous ne lui donnerez de patrie, s’il n’a d’abord une bonne constitution politique: car ce ne sont ni les murailles d’une cité, ni le sol d’un pays, mais un bon gouvernement fondé sur des lois justes, qui font le citoyen et la patrie. Dans toutes les villes d’Orient il n’est pas un seul citoyen; et quand, avant la bataille de Salamine, les Athéniens se sauvèrent sur la mer, ils emportoient avec eux leurs lois et leur patrie; tout Athènes étoit sur leurs vaisseaux. Une bonne constitution est donc au corps politique ce qu’elle est au corps physique; c’est la santé des états: elle résiste à toutes les attaques. Dans un corps débile, énervé, vous pouvez avoir quelques jours heureux, quelques jouissances passagères; mais point de bonheur constant sans une constitution saine et robuste.

Si au contraire tous les membres du corps politique jouissent d’un entier développement, se correspondent, se prêtent une force mutuelle, et participant tous au suc nourricier de la vie, concourent à l’harmonie générale, on peut dire que l’état jouit d’une santé forte et vigoureuse, et que les lois qui sont l’ame de ce grand corps, et lui impriment le mouvement, sont sagement combinées. Or, quand un peuple libre a fait lui-même ses propres lois, ou les a consenties par un pacte volontaire, il s’attache à ces loix, et parce qu’elles font son bonheur, et parce qu’elles sont son ouvrage; il s’identifie avec elles; il ploie insensiblement ses inclinations et ses habitudes sous ce joug salutaire, et ses mœurs sont le fruit heureux des lois. Si des institutions sociales resserrent encore ses liens et favorisent les plus doux penchans de la nature; si les premiers biens de l’homme et ses premiers droits, c’est-à-dire, l’égalité, la liberté, sa sûreté, lui sont garantis par le contrat social, sans doute il aimera mieux vivre sous l’empire de ces lois que sous aucun autre; il ne pourroit que perdre au change; il sera intéressé à leur conservation; il trouvera beau et glorieux de mourir pour elles; rien ne lui sera plus cher que son pays; il le défendra jusqu’à son dernier soupir; alors, il aura véritablement une patrie et des mœurs.