Ce livre n’est pas assez connu. Nous osons réclamer contre l’indifférence et la frivolité de la plupart des lecteurs; tandis qu’ils s’égarent dans cette foule de productions sans caractère, nous osons les rappeller à une lecture facile, propre à les instruire des droits et de la dignité de l’homme, à élever leur ame, à nourrir leur esprit de vérités substantielles, digne enfin d’être méditée par toutes les classes de citoyens d’une nation éclairée et sensible, qui cherche à sortir de sa trop longue léthargie.
Mably avoit dit et prouvé que la prospérité des états est fondée sur les lois, et les lois sur les mœurs qui sont la vertu publique; en l’annonçant aux princes, aux républiques, à tous les hommes, il avoit regretté de ne pouvoir poser lui-même les bases de ces lois. Il crut cette vérité d’une assez grande importance, et la matière assez belle pour devoir l’approfondir et en faire l’objet d’un traité particulier; il avoit même annoncé dans les derniers chapitres de l’étude de l’histoire, que si ses forces le lui permettoient, il auroit le courage d’entreprendre un tel ouvrage. Il recueillit donc toutes ses facultés, rassembla les leçons qu’il avoit puisées à l’école des Platon, des Xénophon, des Ciceron, et de tous les sages de l’antiquité: il y joignit ses propres méditations et les vérités éparses dans ses précédens écrits; il sut les enchaîner et les présenter dans cet ordre qui prête une nouvelle lumière à la raison, et de nouvelles forces à la vérité; il en fit un tout où il embrassa la science entière de rendre les hommes bons, sages et heureux. Il s’éleva, pour ainsi dire, au ton et à la dignité de législateur, et donna son livre des principes des loix ou de la législation. Malgré notre envie d’abréger, nous ne pouvons nous dispenser d’en présenter les idées générales, et d’entrer dans quelques détails: forcés de nous resserrer, nous serons encore trop longs; sans doute nous avons besoin d’un peu d’attention, et de beaucoup d’indulgence.
Si, comme on n’en peut douter, le bonheur ou le malheur des hommes tient à une bonne ou à une mauvaise législation, il n’est rien de plus important à étudier que les principes qui doivent servir de bases à un législateur; c’est, en d’autres termes, examiner quels moyens sont donnés à l’homme pour rendre la société heureuse et florissante; c’est la première des études; c’est la plus nécessaire des connoissances.
Mais quel spectacle frappe d’abord un observateur qui s’élève au-dessus des idées vulgaires, quand il considère quelle est la condition de l’homme, et à quels caprices sont livrées les lois qui enchaînent les sociétés? Quel contraste entre les vues de la nature et l’ouvrage de l’homme! «L’homme est né libre, et il est par-tout dans les fers[e].» La nature nous avoit fait égaux, et le genre humain rampe sous les pieds de quelques individus; elle nous avoit donné à tous les mêmes droits au bonheur, et le malheur couvre la surface de la terre; l’homme est né bon, et les hommes sont méchans: d’où vient ce renversement des choses? C’est que toutes les sociétés se sont plus ou moins éloignées des vues de la nature.
[e] Jean-Jacques Rousseau.
En effet, tous les maux de l’homme ne viennent que de sa négligence à se conformer à ces vues éternelles: l’égalité dans la fortune, et celle des conditions, étoit la première loi peut-être, à laquelle cette mère commune avoit attaché le bonheur des individus et la prospérité des états, et nous avons tout fait pour détruire cette précieuse égalité. Les mêmes organes, la même intelligence, les mêmes penchans, les mêmes besoins déceloient la même origine, et il nous a plu d’élever entre les enfans de la mère commune un mur de séparation, qui nous rend étrangers les uns aux autres, et qui, d’un peuple de frères, fait un peuple d’ennemis. Nous avions tous, aux fruits et aux productions spontanées de la terre, le même droit qu’à l’air que nous respirons, qu’à la lumière qui nous éclaire; et voilà que nous avons partagé la terre; nous en avons donné la propriété à quelques familles privilégiées, et nous avons déshérité le reste du genre humain du patrimoine commun de la nature. Nous avons tout donné aux uns et tout ôté aux autres; puis nous avons livré ceux-ci sans défense, leurs bras, leur sang, leurs vies, leur existence entière à la merci des premiers; et parce que de quelques-uns il nous a plu de faire des Dieux, les autres ne sont pas même des hommes. Après avoir ainsi perverti les intentions de la nature, avons-nous droit de nous en plaindre, et n’est-ce pas la calomnier que de lui reprocher les maux dont nous sommes seuls les auteurs?
Mais si les lois de la nature sont oubliées, si les droits de l’homme sont foulés aux pieds, ils n’en sont pas moins imprescriptibles; et de temps à autres quelques philosophes, stipulant pour l’espèce humaine, ont élevé la voix, et protestant contre la surprise, l’oppression et la violence, ont attesté la première des lois, celle qui est antérieure à toutes les autres: ainsi de nos jours ont fait le sage Locke, Montesquieu, Beccaria, le citoyen de Genève et l’abbé de Mably. Ils ont réclamé les droits sacrés de la nature; et pour me servir d’une expression déjà consacrée, le genre humain avoit perdu ses titres, et ils les ont retrouvés; ils les ont lus sur le front de l’homme, et mieux encore au fond de son cœur, où ils étoient écrits en caractères indélébiles: on peut les obscurcir, mais jamais les effacer.
Tous ces maux sont donc notre ouvrage. Dès qu’un homme, se jugeant d’une nature supérieure, s’est cru en droit d’assujettir la volonté d’un autre à la sienne; dès qu’il s’est arrogé une portion exclusive dans les biens communs, et que la propriété a été établie, les passions, irritées par la jouissance, n’ont plus connu ni frein ni bornes; toutes les idées d’égalité ont été détruites. L’ambition et l’avarice ont partagé le monde. Il y a eu des puissans et des foibles, des riches et des pauvres, des grands et des petits; et les lois, qui devoient garantir à l’homme son égalité primitive et son indépendance, ont appesanti le joug, consacré l’injustice et légitimé les usurpations. On en est venu au point d’imaginer, ou plutôt on a feint de croire qu’il y avoit des races privilégiées destinées à commander, et d’autres déshéritées par la nature, qui étoient nées pour obéir. Nous avons supposé à cette mère commune les caprices et les préférences d’une marâtre: de là, nous avons accumulé sur la tête des uns les faveurs, les dignités, les distinctions, le pouvoir, les richesses, comme leur apanage héréditaire; et, par une conséquence tout aussi juste, nous avons jugé que la misère, le dénuement, le travail, l’opprobre et le mépris étoient le partage nécessaire des autres. D’un côté, le temps, la force et la ruse; de l’autre, l’ignorance, l’habitude et les préjugés ont tellement obscurci la raison primitive et les lumières naturelles, que les uns se sont crus de bonne foi nés avec les chaînes de la servitude, et les autres avec un sceptre ou une verge de fer; et ces idées éternelles d’égalité et de liberté se sont tellement éteintes dans ces races dégradées, qu’elles ont perdu jusqu’à la trace de leur noble et céleste origine. L’égalité a été traitée de chimère et de paradoxe, et a fini par devenir un problême qu’on donnoit à résoudre aux savans et aux académies.
Plus ces lois partiales ont favorisé certaines familles au détriment des autres, et plus d’abus ont infecté les sociétés; moins elles ont connu l’innocence et le bonheur. D’un côté ont germé l’orgueil, l’ambition, l’avarice, la dureté, le mépris de l’homme, et tous les attentats de la violence et de l’oppression; et de l’autre, tous les vices des esclaves, la corruption, l’opprobre, l’oubli de la vertu, et tous ces crimes bas qu’enfantent l’extrême misère, l’avilissement, et la nécessité qui n’a point de loi. De là cette lutte perpétuelle, cette guerre sourde entre toutes les classes de la société, cette conspiration du luxe contre la misère, du fort contre le foible, des grands contre les petits, de celui qui a tout contre celui qui n’a rien; l’oppression du puissant qu’il appelle justice, les réclamations des foibles qu’on appelle révoltes; enfin la haine, les dissensions, la guerre ouverte, les combats qui ensanglantent la terre, et font de ce triste globe un champ de meurtres et de carnage. Nous n’avons que trop expié le crime d’avoir méprisé la voix et perverti les intentions de la nature.
Les institutions les plus sages seroient donc celles qui, prévenant de si funestes abus, combleroient l’intervalle immense qui sépare un homme d’un autre homme, et qui nous rappelleroient aux loix éternelles de la nature; mais comme il est impossible de rétrograder, que jamais la société ne pourra remonter à ces lois primitives, que l’égalité parfaite est maintenant une chimère, et qu’on ne pourroit pas plus la réaliser que l’âge d’or des poëtes, ou la république de Platon; dans l’état des choses, que doit donc faire, et quel but doit se proposer un habile législateur?