Sparte moderne venoit d’adopter la politique bienfaisante et la morale éclairée du moderne Phocion; une autre république lui rendit un hommage encore plus flatteur. La Pologne, fatiguée des convulsions de l’anarchie, s’adressoit à Mably pour lui demander des loix, comme autrefois les Athéniens, lassés des orages de la liberté, s’adressèrent à Solon pour régénérer la république.

La Pologne, prête à périr, avoit encore dans son sein des ames élevées et patriotiques, de grands citoyens qui désiroient ardemment de remédier aux maux de l’état. Ils s’étoient fortifiés par les liens d’une confédération, unique et dernier rempart contre la servitude. Ils avoient juré de soutenir la république sur le bord de sa ruine, et l’excès du malheur leur avoit rendu toute leur énergie. Tandis que d’un côté ces braves Polonois, le sabre à la main, défendoient les restes de leur liberté, de l’autre ils sollicitoient les lumières des sages et des politiques, pour chercher le remède à tant de maux, et donner une nouvelle constitution à la république. Ils jetèrent en même temps les yeux sur deux hommes célèbres, avec des talens bien différens, mais qui, sous un point de vue cependant, avoient un mérite commun, celui d’avoir le mieux connu et le mieux développé les vrais principes de tout gouvernement; l’auteur du contrat social, et celui des entretiens de Phocion. Cette déférence d’un peuple libre à l’égard de deux hommes qui n’avoient que du génie et de la vertu, nous transporte dans ces temps où les sages et les philosophes étoient choisis pour être les législateurs des nations; et si une pareille confiance est le plus bel hommage qu’on puisse rendre aux talens unis à la vertu, peut-être la concurrence avec le citoyen de Genève dût-elle secrètement flatter l’auteur de Phocion, autant que le suffrage de la république.

Jean-Jacques et Mably travaillèrent chacun de leur côté, et nous avons leurs ouvrages: l’amour du bien public a dirigé leur plume. Il s’agissoit de donner à la Pologne, non les meilleures lois possibles, mais les meilleures qu’elle pût supporter. Combien ne seroit-il pas utile de comparer les moyens différens que ces deux philosophes ont indiqués pour parvenir au même but; de suivre la marche que chacun d’eux propose pour arriver à la réforme désirée; de rapprocher leurs principes, et développer le plan qu’ils ont tracé pour bien pondérer tous les pouvoirs de la république! Mais le temps et l’espace nous manquent également pour cette intéressante discussion.

Tous deux attendent beaucoup de l’amour de la patrie, de cet élan que la vertu peut donner à des hommes libres. Rousseau y porta cette chaleur de sentiment, cette force de persuasion, en un mot, l’ame et l’éloquence qu’il lui étoit impossible de ne pas mettre dans ses immortels écrits. Mably, plus circonspect, plus méthodique, et qui d’ailleurs avoit fait le voyage de Pologne pour examiner les choses de plus près, a peut-être tracé un plan plus régulier; mais tous deux, sans s’être communiqués, s’accordent sur les bases fondamentales, les rapports de la morale et de la politique, les principes propres à régénérer la Pologne. Tous deux s’élèvent avec force contre l’abus intolérable du liberum veto, le défaut de discipline, les désordres de l’anarchie, le trop grand pouvoir des magnats. Tous deux leur crient d’armer leurs cœurs contre la corruption des nations voisines, proscrivent cette politique d’argent qui mine tous les états modernes, rejettent les récompenses pécuniaires; les troupes mercenaires; ils veulent que les défenseurs de l’état soient des citoyens, et qu’ils ne coûtent rien à la république. L’un et l’autre insistent sur la force des loix, l’empire des mœurs, la nécessité d’une éducation nationale qui en resserre les liens et en perpétue l’esprit. Mais le point essentiel sur lequel leurs voix se réunissent avec le plus de force et d’éloquence, c’est lorsqu’ils plaident la cause de l’humanité contre l’oppression, et qu’ils parlent en faveur du peuple esclave et de la liberté. Tant que vos paysans et vos malheureux vassaux gémiront dans les fers de la servitude, point de patrie pour eux, point de gouvernement pour la Pologne: adoucissez peu-à-peu leur joug; montrez-leur en perspective le prix qui les attend; préparez ces ames avilies par la servitude, à supporter le bienfait de la liberté, sans cette précaution, ils ne pourroient en soutenir l’éclat. «N’affranchissez leurs corps qu’après avoir affranchi leurs ames,» s’écrie Rousseau. «On ne viole point impunément les loix de la nature, dit Mably; la terre veut être cultivée par des mains libres; la servitude frappe les hommes et les terres de stérilité.» En un mot, faites aimer vos loix, et vous aurez une patrie et des citoyens; c’est par l’espoir d’un meilleur sort, c’est par l’amour qu’il faut attacher les hommes à la patrie; et de bonnes loix peuvent seules opérer ce miracle. Les points mêmes sur lesquels les deux philosophes diffèrent, peuvent infiniment éclairer la nation sur ses vrais intérêts. Leurs raisons respectives méritent bien d’être pesées, et peuvent jeter un grand jour sur cette discussion, d’où dépend peut-être tout le malheur ou le bonheur des Polonois.

Si les leçons de ces sages n’ont pas produit tous les bons effets qu’on étoit en droit d’en attendre, c’est que des causes étrangères ont disposé trop impérieusement des événemens; c’est que l’ambition et l’avarice ont rencontré des ames vénales; c’est que les préjugés de la noblesse polonoise parlent encore trop haut pour laisser entendre la voix de la raison; enfin c’est que les lumières, concentrées chez quelques grands, ne sont pas généralement répandues, et que le flambeau de la philosophie n’a pas encore éclairé ces contrées. La Pologne est, à plusieurs égards, ce qu’étoit l’Europe entière il y a dix siècles; c’est une nation qui est encore à créer: sans doute un moment viendra où les braves Polonois mettront à profit des avis si salutaires, où ils examineront plus à froid les institutions qui leur sont proposées; ces semences germeront, dans peu d’années, où la république n’existera plus, où elle se régénèrera d’après les leçons réunies des deux sages. Alors, sans doute, ils élèveront un monument à leurs législateurs, et les noms de Jean-Jacques et de Mably seront associés par la reconnoissance publique sur les bords de la Vistule.

Les princes, ainsi que les républiques, réclamoient les lumières d’un écrivain qui avoit si bien approfondi la science des gouvernemens, et démontré l’alliance toujours nécessaire de la morale avec la politique. On voulut former au grand art de régner un jeune Bourbon, et aux leçons tracées par les Bossuet et les Fénélon, on désira joindre celles de Mably, et il fit pour le prince de Parme son livre de l’étude de l’histoire. Il fut comme le mentor de ce jeune Télémaque, et le conduisait d’états en états, il lui fit observer les mœurs, les lois, les usages de tous les pays, la forme de toutes les constitutions anciennes et modernes, en lui faisant sentir les avantages et les inconvéniens de chacune. Cet ouvrage, sous un titre peut-être trop modeste, est l’un des plus importans qui soient sortis de sa plume, et par le but que l’auteur s’y propose, et par la manière dont il l’a traité: c’est le résultat de l’expérience de trente siècles; on pourroit l’intituler morale de l’histoire: et toutes ces vérités semées à longs intervalles dans l’espace immense des temps, il les a rassemblées dans un petit volume, pour servir d’instruction aux hommes et de modèle aux princes.

En effet, si l’histoire, dont le but constant est de nous rendre meilleurs, est un cours de morale en action pour tous les hommes, elle est encore une école de politique pour tous les princes destinés à régner. Quand la voix des flatteurs les adule et les trompe, la voix de l’histoire leur dit sans lâches ménagemens, que leur mémoire sera flétrie s’ils vivent dans la mollesse et l’oisiveté, et qu’ils seront l’exécration de la postérité, s’ils sont les fléaux et les tyrans de leurs peuples. Elle les avertit que rien n’échappe à son œil vigilant; qu’elle immortalise leurs crimes ainsi que leurs vertus, et que chaque vice du prince est une calamité publique. Elle leur répète à chaque page qu’ils sont institués pour faire le bonheur des hommes; que c’est leur devoir, qu’ils ne sont que les agens de la société, et que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois.

En posant d’abord les fondemens de toute société bien ordonnée, Mably réduit à un petit nombre d’élémens toute la clef de cette science politique dont des charlatans et d’étroits génies ont fait tant d’étalage; puis il fait passer sous les yeux de son élève tous les états, les peuples, les empires, non pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour servir à l’application de ses principes, pour démêler à quelles causes ces états ont dû leur force et leur prospérité, quels vices ont amené leur décadence et consommé leur ruine. En méditant sur ces causes et en découvrant ces vices, il trouve par-tout les mêmes résultats: ce n’est point au hasard que sont arrivées ces révolutions; tous ont fini par les excès du luxe et de l’inégalité, le mépris des lois, l’abus du pouvoir, l’oppression, la révolte: toujours les mêmes causes ont produit les mêmes effets, et les états se sont plus ou moins rapprochés du bonheur, à mesure qu’ils se sont plus ou moins rapprochés de ce grand principe qui nous crie d’étendre l’empire des lois, et de restreindre le pouvoir des hommes.

Après avoir soumis à cet examen sévère, et pour ainsi dire, à cette pierre de touche, les gouvernemens actuels de l’Europe; marqué la période où ils se trouvent de leur splendeur ou de leur décadence, et assigné le rang qu’ils occupent dans l’échelle des constitutions politiques, il ramène l’attention de son jeune élève sur ses propres états, et l’invite à entreprendre une réforme nécessaire. Il lui trace les premiers pas dans la carrière; il le presse par toutes les considérations qui peuvent toucher une ame bien née et un souverain sensible; il pique d’émulation un jeune cœur qui n’est point encore corrompu par la voix de la flatterie; il l’excite par l’exemple des grands hommes, et lui montre la gloire immortelle qui attend un législateur, les hommages et les respects de l’univers, qui volent au-devant de lui, et la postérité occupée à bénir sa mémoire.

Un tel livre devroit être le manuel des souverains. Je ne crois pas que la vérité ait jamais pris un plus fier langage, un ton plus ferme et plus énergique, sans s’écarter de la décence et des égards qu’on doit au rang et à la naissance. S’il a fait retentir les droits de l’homme à l’oreille superbe des rois, ce n’est point l’auteur, ce sont les événemens qui viennent instruire et parler. Cet ouvrage est peut-être le premier qu’on devroit mettre entre les mains d’un jeune prince; c’est dans de tels livres que les héritiers du trône devroient apprendre à lire. Sans doute il ne sera point oublié dans l’éducation de l’auguste enfant sur qui repose l’espoir d’un grand empire. Faisons des vœux pour qu’il laisse dans cette ame neuve et tendre de longs et profonds souvenirs; ce sera le gage du bonheur des générations futures.