Il a vu que la Perse, l’Égypte et la Grèce même n’ont été libres, heureuses et florissantes, que par la sagesse de leurs lois; mais que bientôt les meilleures lois périssent, si elles ne sont mises sous la sauve-garde des mœurs. Dans tout pays les mœurs sont le rempart des lois; il faut donc, tandis que la politique règle la forme et la constitution des états, que la morale règle la conduite et les actions des particuliers: ce sont les vertus domestiques qui préparent les vertus publiques. Le législateur le plus habile est donc celui qui sait faire germer ces vertueux penchans innés au cœur de l’homme; qui, connoissant tout le pouvoir des bonnes institutions sur l’esprit et les habitudes des citoyens, a l’art d’imprimer en leurs ames les sentimens dont il a besoin pour les rendre plus heureux, en les rendant meilleurs; enfin, qui sait le mieux saisir les rapports secrets et l’alliance intime de la morale privée avec la politique, qui est la morale des états; cette alliance est telle, que si l’un de ces liens vient à se relâcher, elles perdent en même-temps leur force et leur empire. L’oubli des mœurs entraîne l’oubli des lois; le mépris des lois achève la perte des mœurs: il n’est plus de frein, et la porte est ouverte au luxe, à l’inégalité, à la discorde, à l’avarice, à l’ambition, à tous les vices qui précipitent la ruine de la république.
S’il est prouvé qu’un peuple ne peut être heureux sans mœurs, c’est-à-dire, s’il ne fait régner au-dedans l’ordre et la justice entre tous les concitoyens; si la prudence ne dirige ses démarches au-dehors; s’il ne joint au courage la modération et l’amour du travail; si l’égalité ne lui est chère; si l’amour de la patrie n’est l’ame de toutes les actions des citoyens, et s’il ne se fortifie chaque jour dans l’exercice de ces vertus par la surveillance d’un magistrat suprême, je veux dire l’amour et le respect pour les Dieux; puis-je douter que toute la politique ne soit fondée sur la morale, et que la vertu ne soit la base certaine et constante de la prospérité des états? Que doit donc faire un législateur habile? Pourquoi n’iroit-il pas réveiller dans le cœur de l’homme, ces affections sociales qui y sont empreintes de la main même de l’Auteur de toutes choses? pourquoi n’en feroit-il pas la base de ses institutions? pourquoi n’enteroit-il pas ses lois sur les lois éternelles de la nature? Elles seroient indestructibles comme elle. Tous les vrais plaisirs, les plaisirs purs de l’homme ne sont-ils pas dans le développement de ces qualités natives, dans l’exercice des vertus sociales, dans ce penchant irrésistible qui nous porte à chérir, à soulager, à secourir nos semblables? L’éternelle bienfaisance nous a fait une loi des premières et des plus saintes affections de la nature. Elle a placé nos plus douces jouissances dans l’accomplissement des devoirs sacrés de père, de fils, d’époux, d’ami, de citoyen: c’est à ce prix que cette tendre mère a mis notre bonheur; et c’est à développer ces germes heureux, à diriger nos plus doux penchans, que doivent tendre les lois de toute société bien ordonnée. Les principes de cette politique sont sûrs et invariables: il est vrai que cette science est trop simple pour vos sophistes, car, elle se réduit à rendre facile la pratique des vertus.
Mais, s’écrie Phocion, si tous les sentimens généreux sont prêts à s’éteindre, si la corruption a gagné jusqu’au cœur de l’état, cherchez-y la dernière étincelle de la vertu; pour l’exciter, servez-vous de cet amour inné de la gloire, de toutes les passions nobles, celle qui meurt la dernière chez un peuple corrompu. Commencez par ranimer celle-là, pour donner de nouveaux ressorts et créer de nouveaux organes à la machine entière, et tâchez, de vertus en vertus, de remonter jusqu’aux bonnes mœurs. Mais, Athéniens, poursuit Phocion, est-ce là ce que vous faites? Soyez vous-mêmes vos propres juges. Vous avez oublié les sages institutions de vos ancêtres; les goûts simples de la nature n’ont plus pour vous de charmes: vous vous êtes abandonnés à tous les délires du luxe; vous avez brisé tous les liens qui unissent les citoyens; la vertu vous importune; vous avez fait mourir Socrate, et forcé Aristide à languir dans l’exil: vous souriez avec dédain à ceux qui osent encore prononcer le vieux mot de patrie: la gloire ne vous enflamme plus; elle n’est plus qu’un vain nom: vos rhéteurs et vos sophistes vous ont affranchi de tout devoir; vos laïs et vos histrions ont fait le reste. L’amour des plaisirs, la mollesse et le luxe ont fondu vos ames; le mépris des lois a suivi le mépris des Dieux: l’argent est le seul Dieu de la Grèce. Qu’est-il devenu ce temps où une branche de laurier suffisoit à l’ambition d’un grand homme? Nos pères ont fait de grandes choses avec de petits moyens; et nous, qu’avons-nous fait avec tous les trésors de la Perse? «Ah! si l’argent est aussi puissant que le disent les Athéniens, que n’achetons-nous un Miltiade, un Thémistocle, des citoyens et des héros[c].»
[c] Entretiens de Phocion, p. 148.
O Minerve? souffriras-tu qu’Athènes soit livrée aux barbares? Quel est le génie puissant qui pourra nous régénérer? O ma chère patrie! «combien nous aurions besoin d’un Lycurgue qui nous fît une sainte violence et nous arrachât par force à nos vices![d]»
[d] Ibid. p. 183.
Ainsi parloit Phocion; ainsi, dans ses entretiens, il développoit à ses disciples et à ses concitoyens les leçons de la sagesse, les principes de la morale, et ses rapports secrets avec la politique. Son style s’animoit, quand il parloit de la patrie et de la vertu; il s’enflammoit d’une sainte indignation quand il gourmandoit les vices. On sait comment les Athéniens reconnurent son zèle. Ils traitèrent Phocion comme ils avoient traité Socrate; tant il étoit dangereux de dire la vérité à ce peuple aimable et léger! Ils s’en repentirent, mais trop tard. Déjà tout étoit perdu: Athènes devint successivement l’esclave de Lacédémone, des trente tyrans et de Rome.
Phocion avoit fait notre histoire; le voile étoit léger; on devina Nicoclès. Personne ne crut l’ouvrage antique; mais, à la morale qui y respire, à l’amour du beau, du juste et de l’honnête, à ce goût sévère qui y règne, on le jugea digne des anciens. Il a toute la pureté du trait et la simplicité des formes antiques. La raison même y parloit par la bouche de Phocion, et l’on croyoit encore entendre le disciple de Platon, qui avoit recueilli les leçons de la sagesse, de la bouche même de Socrate.
Aussitôt que l’ouvrage parut, il fut placé au rang des meilleurs écrits du siècle. Une république, célèbre par la sagesse de ses loix, de son propre mouvement, le proclama comme la production d’un écrivain supérieur et d’un excellent citoyen. Elle invita Nicoclès à laisser tomber le voile: alors seulement on apprit que c’étoit à l’auteur du droit public qu’on devoit les entretiens de Phocion. Cet hommage si honorable fut le premier de cette nature, et il acquit peut-être encore un nouveau prix quand, deux ans après, une pareille couronne fut décernée de la même manière à l’immortel auteur du traité des délits et des peines. Grâces vous soient rendues, ô vénérables citoyens de Berne, d’avoir ainsi acquitté la dette sacrée de l’humanité! Mably, Beccaria, que vos noms ne soient jamais séparés dans ses fastes!
Dès-lors, si Mably l’eût voulu, tous les corps littéraires se seroient empressés de l’adopter; les portes de toutes les académies lui eussent été ouvertes; mais il lui suffisoit qu’on l’en jugeât digne. Ne chérissant rien tant que cette douce obscurité pour sa personne, et cette précieuse indépendance si chère au génie, redoutant toute espèce de chaînes, il se déroboit à sa renommée, il s’abandonnoit librement à ses vertueux penchans, loin du bruit, des querelles, des partis et des prôneurs. Il est si doux de pouvoir, sans intrigue et sur-tout sans protecteurs, cultiver en paix sa raison, de s’entourer d’illusions aimables et consolantes, d’exercer son ame, de perfectionner son être, de se livrer à des occupations délicieuses qui sont le charme de la vie! Tandis que tant d’intrigans subalternes poursuivent le bonheur et le cherchent où il n’est pas, il vient s’asseoir dans le cabinet d’un sage, d’un savant modeste, qui n’a d’autre ambition que d’être utile aux hommes et d’éclairer ses semblables: l’estime publique et la considération personnelle vont l’y chercher; c’est le noble fruit et la douce récompense de ses travaux. Il peut se dire à lui-même avec un modeste orgueil: je ne dois rien qu’à moi seul: j’ai payé à mon pays ma dette de bon citoyen; j’ai marqué honorablement la trace de mon passage sur la terre; j’ai lié mon existence à des vérités utiles et profitables à ma patrie; j’ai attaché mon nom à des ouvrages qui ne mourront point; je n’ai point à rougir de l’emploi de mes talens, et j’ai confié le dépôt de ma renommée, et commis le soin de ma gloire à la reconnoissance de mes concitoyens.